Pablo Servigne, Gauthier Chapelle: L’entraide, l’autre loi de la jungle, Editions LLL (Les liens qui libèrent) 2019

ISBN 979-10-209-0700-4

Recension par

François Burnier

Janvier 2021

  Ce livre a modifié ma façon de voir le monde vivant, et le monde en général. En deux mots, voici ce qu’il nous dit : il y a dans la nature (et dans la nature humaine) beaucoup plus d’entraide et de collaboration qu’il n’y paraît à première vue. Les exemples en sont innombrables et ils sont clairement exposés dans cet ouvrage richement documenté, citant près de cinq cents références. Ses deux auteurs sont agronomes de formation et spécialistes de biologie animale.

   En 1859 paraît le célèbre ouvrage de Charles Darwin : De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle.  La lutte pour la vie, la survie des meilleurs, la domination des mieux adaptés sont des concepts tellement connus qu’ils nous paraissent évidents, d’autant plus qu’ils ont profondément modelé notre monde:  « Compétition, expansion infinie et déconnexion du monde vivant sont trois mythes fondateurs de notre société depuis déjà plusieurs siècles ».  (p. 24)

Toutefois, pour bien réelle qu’elle soit, cette évocation d’une loi de la jungle ne doit pas nous faire ignorer une autre réalité :

   « Dans la jungle, il règne un parfum d’entraide que nous ne percevons plus » (p. 22)

                                                          *  *  *

   En Amérique du Nord, on voit coexister deux espèces de conifères : le pin à écorce blanche (Pinus albicaulis) et le sapin des Rocheuses (Abies lasiocarpa). A basse altitude, ces deux espèces sont distribuées de manière aléatoire. L’observation met toutefois en évidence un fait troublant : si un pin meurt, les sapins voisins poussent mieux : on assiste donc à une forme de compétition. En altitude en revanche, où les conditions de vie sont plus rudes, c’est l’inverse qui se passe : non seulement les sapins s’installent uniquement autour des pins, mais, lorsqu’un pin meurt, les sapins alentour se portent moins bien.

   Les observations de Darwin sur la compétition (survival of the fittest) convenaient bien aux tenants d’une certaine idéologie, et ils ont cru pouvoir en conclure que la société humaine devait se fonder sur la compétition et sur l’élimination des moins aptes, ce qui a maladroitement été appelé « darwinisme social » Or Darwin lui-même a toujours rejeté l’idée que l’on puisse tirer des conséquences éthiques de son travail, et il s’est même battu contre le racisme, l’eugénisme et l’esclavage.

(p. 58). A la même époque, le prince russe devenu anarchiste Pierre Kropotkine est parti prospecter la Sibérie orientale pour y collecter des observations sur la sélection naturelle décrite par Darwin. Or il y constata que des espèces animales – les loups par exemple – ainsi que de petites sociétés humaines sans Etat survivent mieux en pratiquant une forme ou une autre d’entraide. Il s’opposa ainsi à la conception marxiste selon laquelle l’homme dépendrait beaucoup plus étroitement des structures sociales que des lois de la nature. (p. 70)

   Il se trouve que c’est essentiellement dans des régions tropicales que Darwin a fait ses observations, dans des milieux de relative abondance et de confort thermique par rapport à la Sibérie de Kropotkine. On peut donc se demander quels enseignements il aurait pu tirer s’il avait eu l’occasion de visiter des régions froides au climat hostile.

   En 1975, Richard Dawkins publie The selfish gene, qui présente une théorie selon laquelle les organismes vivants ne seraient que des robots manipulés par leurs gènes, gènes dont l’unique but serait de se perpétuer eux-mêmes. Par la suite, on découvrira peu à peu des interactions multiples entre les gènes et l’environnement au sens large, incluant la culture, les conditions sociales, les soins parentaux. Ainsi, certaines parties de notre génome peuvent être activées ou mises en veille par l’environnement, et ces modifications peuvent même être héritées par la génération suivante. C’est le domaine de l’épigénétique. La limite entre inné et acquis, entre ce qui relève respectivement de la génétique et de l’environnement (au sens large) devient moins nette.

   Chez les humains, des comportements d’entraide ont été maintes fois observés parmi des personnes impliquées dans de grandes catastrophes (incendies, tsunamis…), dépassant largement par leur importance les actes de pillage ou de violence souvent décrits par les médias parce que plus spectaculaires. Qu’est-ce qui pouvait bien motiver ce type de comportement ?

    Fait remarquable et intrigant, on a observé, toujours chez les humains, que, dès l’âge de 18 mois, des bébés viennent spontanément aider un adulte en difficulté (ramasser un objet tombé, ouvrir une porte par exemple).  L’entraide ne relèverait donc pas toujours d’un apprentissage. On peut même considérer que ce sont notre immaturité et notre fragilité à la naissance qui ont mené à une interdépendance croissante envers les autres, et ainsi au développement de l’entraide.

                                                        *   *   *

    L’existence de l’entraide requiert certaines conditions, en particulier l‘esprit de groupe, qui implique sécurité, égalité et confiance, ainsi que réduction des ego. Dès lors, le groupe peut se comporter comme un organisme vivant, disposant d’une intelligence collective.

   Loin de tomber dans l’angélisme, les auteurs mettent en garde contre certains écueils, notamment l’extase collective, la suppression de l’individualité au profit du groupe, telle qu’on l’observe dans l’entraînement militaire, la désignation ( la « fabrication » ) d’un ennemi commun qui devient nécessaire à la cohésion du groupe.

                                                        *   *   *

Les auteurs concluent en rappelant « notre interdépendance radicale avec l’ensemble de la toile du vivant et celle des interactions humaines. Pour nous le concept même d’individu a commencé à perdre un peu de son sens comme si aucun être vivant n’avait jamais existé, n’existe ou n’existera seul. Notre liberté semble s’être construite à travers cette toile d’interactions, grâce à ces liens qui nous maintiennent debout depuis toujours. »

René Longet, Un plan de survie de l’humanité, Les objectifs de développement durable

Questions de société

Jouvence Editions,

2020

Recension par

Hervé LETHIER

18 janvier 2021

Membre du Conseil de la Fondation Biosphère et Sociétés, expert reconnu en durabilité, René Longet milite et œuvre de longue date pour un monde équilibré des points de vue social, économique et environnemental, où l’humanité serait guidée par un développement harmonieux et respectueux des capacités limitées de la planète Terre, compatible avec sa « résilience », selon le terme technique aujourd’hui consacré.

Rien de bien nouveau allez-vous dire, un discours bien rôdé depuis le début des années 1970, où de sommet mondial en sommet mondial, de déclaration solennelle en déclaration solennelle et de stratégie en stratégie, tous les grands décideurs sur la planète se sont déjà maintes et maintes fois exprimés, tandis que l’humanité continue d’avancer à reculons et d’épuiser les ressources naturelles tout en compromettant les services environnementaux.

On le sait bien, les promesses et autres engagements n’engagent jamais que ceux qui les reçoivent ; sauf que désormais le sujet jadis largement confiné à des cercles élitistes, interroge désormais l’humanité toute entière, chacun de nous ayant, à son niveau et à son rythme, commencé à prendre conscience de la nécessité d’un nouveau paradigme où le bien-être ne reposerait plus sur une croissance conventionnelle, ni sur des comportements socio-économiques ne pouvant conduire qu’à un chaos où le futur n’aurait pas d’avenir, pour reprendre l’intitulé de l’ouvrage de Philippe Lebreton.

Il s’agit là pourtant d’un ouvrage très intéressant, à plusieurs titres, qui, s’il ne nous vaccinera probablement pas à lui seul contre nos comportements délétères de producteurs et de consommateurs bobos, devrait nous inciter à sortir de cette dynamique infernale et mortifère où le bien-être tutoierait nécessairement la croissance matérialiste.

Son chapitre 1 rappelle à nos mémoires, de façon accessible et intelligible, des évidences sur la nature et le niveau des périls qui montent sur cette terre, liés à des contextes d’inégalité et d’inéquité croissantes d’année en année, construits par une humanité égoïste et inspirée par un déni permanent où l’autre est toujours la cause de nos difficultés. Comment contrer ces évolutions ? C’est là la première question posée par l’auteur qui invite chacun à entrer en responsabilité, faisant écho à un principe établi par Hans Jonas il y a déjà plus de 40 ans.

La terre ne donne que ce qu’elle a, rappelle-t-il à nos esprits, et nombre de limites écologiques ont d’ores et déjà été atteintes, voire dépassé le non-retour, exigeant une réaction immédiate, y compris démographique a le courage de le souligner l’auteur, au risque de déplaire aux convaincus qu’il n’est toujours de richesses que d’hommes. Nous consommons trop et mal, et la terre se dérobe sous nos pieds, privant un nombre important et croissant d’entre nous de l’accès aux produits et services de base, en dépit des modestes avancées civilisationnelles qu’il ne s’agit pas de renier bien évidemment, en matière de santé, de culture et de lutte contre certaines formes de pauvreté. Soyons éco-compatibles et pour cela autolimitons la croissance de notre consommation ; faisons preuve de frugalité. Nous sommes près de « l’insurrection des consciences » et de la « sobriété heureuse » de Pierre RABHI dont se recommande l’auteur.

Pour ce dernier, une solution à nos maux … la « durabilité » ! Mais une durabilité de type « bioéconomique », à la René PASSET pourrait-on dire, où l’économie est au service des « capabilités » humaines – définies par l’auteur comme « le potentiel que peut atteindre un être humain dans une société donnée » – elles-mêmes inscrites et contraintes par les capacités limitées des systèmes naturels. Nous sommes loin des approches onusiennes, à la recherche d’une synthèse incertaine, pour ne pas dire introuvable, entre l’économique, le social et l’environnemental, et éludant en permanence les limites immanentes au « capital » naturel, clin d’oeil provocateur au milieu ambiant du capitalisme roi qu’il importe de dénoncer.

La voie : gagner sa vie à travers des activités à caractère positif ! En conclusion du chapitre, l’auteur donne des réorientations possibles permettant aux acteurs sociaux et économiques de dépasser une croissance trompeuse réduite au produit intérieur brut, et d’engager le combat vers de nouveaux équilibres, au prix d’une démarche systémique et inclusive, tirée par un effort de responsabilisation individuelle et collective.

Le chapitre 2 de l’ouvrage offre des pistes d’évolution au coeur desquelles se situent les « Objectifs du développement durable ». L’auteur décrit alors les 169 cibles à atteindre au sein des 17 grands objectifs de développement que l’on connait déjà ; il postule surtout que ces engagements multilatéraux, « clairs, concrets et cohérents », seraient de nature à permette à l’humanité de tracer sa feuille de route vers un monde meilleur et acceptable par la Planète, prenant toutefois la peine de préciser qu’il ne s’agit là que de simples orientations qui ne sauraient se suffire à elles-mêmes.

Pourquoi ne pas le suivre sur cette piste, même si le demi-siècle passé depuis la reconnaissance politique du développement durable, ne nous a objectivement guère permis de progresser vers un bien-être universel, bien au contraire s’agissant en particulier du changement climatique et de ses effets collatéraux, de la préservation de la biodiversité et de la consommation d’énergie.  

D’autant que dans le chapitre 3, l’auteur opérationnalise ses intentions et fournit une liste de huit chantiers concrets qui pourraient paraitre « quasi- Sysiphiens » dans leur nature et kantiens dans leurs impératifs, s’ils ne rejoignaient pas sous une forme résumée nombre de pistes déjà identifiées, sinon tracées dans les nombreux engagements internationaux déclinés au chapitre précédent.

Bref, depuis les Grecs, l’on sait que la répétition est l’art de la pédagogie ; c’est là le principal intérêt de l’ouvrage que de livrer au lecteur une somme documentée de réflexions et de recettes sur un développement durable teinté d’impacts positifs, fondés sur de nouvelles chaînes de valeur et enrichis des règles d’une économie circulaire et solidaire. Une boite à outils dont l’humanité dispose pour faire moins mal et surtout se faire moins mal ; un pensum condensé et concret qui, même si le paysage ambiant n’est pas tout rose, ouvre sur un cri d’appel, plus que de détresse, au chapitre suivant.

Le chapitre 4 et dernier de l’ouvrage, cherche en effet à mobiliser les fantassins plus que les troupes, quoique le social et le solidaire inspirent l’auteur tout au long de son appel à une mutation collective mais où chacun a son rôle.

Tout en rappelant les aménités procurées par les trente Glorieuses, l’auteur invite à passer d’un système où l’écologique et le social sont soumis à l’économique, à un modèle guidé par l’être et non plus par l’avoir, invitant chacun à penser et agir différemment. Les années 60 ont été une période clef pour la prise de conscience que le paradigme actuel du bien-être, tel qu’illustré par la croissance, devait être urgemment revisité. La difficulté à prendre les bonnes décisions, serait toutefois quasi physiologique dans la mesure où « notre cerveau est configuré pour en demander toujours plus, même quand ses besoins sont satisfaits » ; dès lors, devons-nous nous résigner ou nous doper ?

L’excuse de ne pas savoir n’est plus recevable et il est temps, déjà trop tard diront certains, d’amorcer des cercles vertueux dont l’auteur puise certains fondamentaux dans l’Agenda 2030, et notamment de développer, selon lui, une économie de « l’utilité, de l’inclusion et du bien commun », reconnaissant et respectant le « travail de la nature ». En fait, nous n’avons d’autre choix que de réagir pour ne pas disparaitre. Bref, une relecture de la vieille approche économique de l’internalisation des externalités où les biens et services environnementaux sont pleinement pris en compte et, mieux, guident le développement de demain.

Conclusion

« Agir ou subir ». C’est là le message compulsif de René LONGET qui, en d’autres termes, nous invitent à admettre la fin d’un monde, pour ne pas avoir à subir la fin du monde. 

A la différence de l’approche collapsologique d’un Yves Cochet et des théories de la décroissance inspirées par Théodore MONOD et par Edgar MORIN dans sa pensée « biologique », reprises un peu plus tard par André GORZ, René LONGET adopte dans cet ouvrage une posture positive qui invite chacun de nous à réagir et se mobiliser contre le suicide collectif où nous conduisent nos comportements socio-économiques actuels.

S’il fallait trouver une limite à l’approche très institutionnelle et matérialiste de l’auteur, ce serait dans la quasi-absence dans cet ouvrage de toute référence à cette « lumière blanche de la sagesse » résultant de toutes les couleurs de l’arc en ciel de la vie, vers laquelle nous adresse Matthieu RICARD dans sa quête de liberté, aux côtés de Alexandre JOLLIEN et de Christophe ANDRE. Mais peut-on attendre de l’homme qu’il vainque son acrasie naturelle ?

1 Philippe LEBRETON (2012), Le futur a-t-il un avenir ? Pour une responsabilité socio-écologique, Paris, Les Éditions Sang de la Terre, Écologie-Environnement-Société. Ouvrage accessible en ligne : http://classiques.uqac.ca/contemporains/lebreton_philippe/le_futur_a-t-il_un_avenir/le_futur_a-t-il_un_avenir.html

2 Hans Jonas (2013), Le principe responsabilité : Une éthique pour la civilisation technologique, traduction française, Champs Essai (1ère édition en allemand en 1979)

3 Jean BODIN (1576), Les Six Livres de la République.

4 André GORZ (2008), Ecologica, Paris, Galilée, coll. « Débats ».

5 Marc HALEVY (2010), Le principe frugalité. Une autre croissance pour vivre autrement, Dangles (Groupe Piktos), Collection Prospective.

6 Pierre RABHI (2016), La Convergence des consciences, Le Passeur Éditeur. 

7 Pierre RABHI (2010), Vers la sobriété heureuse, Arles, Actes Sud.

8 René PASSET R. (1997). L’économique et le vivant.  Paris, Payot, 287 p. René PASSET R. (1998). Le développement durable : de la transdisciplinarité à la responsabilité, in Mélanges en l’honneur d’Henri Bartoli, L’économie une science pour l’homme et la société, Paris, Publications de la Sorbonne.

9 Sébastien BOHLER (2019), Le Bug humain. Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher, Robert Laffont. 

10 Yves COCHET (2020) Devant l’effondrement. Essai de collapsologie,  Les Liens qui Libèrent (Voir également les ouvrages de Serge LATOUCHE sur le sujet de la décroissance).

11 CF. notamment, Les Carnets de Théodore MONOD, rassemblés par Cyrille MONOD, Le Pré aux Clercs, 1997.

12 Edgar MORIN (1980), La méthode II. La Vie de la vie, Paris, Ed. du Seuil.

13 Sous le nom de Michel BOUSQUET (1972), article paru dans le Nouvel Observateur, no 397 du 19 juin 1972.

14 Christophe ANDRE, Alexandre JOLLIEN et Matthieu RICARD (2020) Abécédaire de la sagesse. L’iconoclaste,  Allary Editions.

Yves Cochet, Devant l’effondrement, Essai de collapsologie

paru le 25 septembre 2019

Editions Les liens qui libèrent

Recension par Ivo Rens,

juillet 2020

C’est probablement le Rapport Meadows sur Les limites à la croissance, (1) paru en 1972, qui a relancé le thème ainsi que la conjecture de l’effondrement de notre système économique et même écologique. La notion d’effondrement, collapse en anglais, a donné naissance au terme de “collapsologie” qui apparaît, en français, en 2015, dans l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, d’ailleurs muni d’une postface par Yves Cochet. (2)

La fin du monde est un thème ancien puisqu’il remonte en tout cas aux apocalypses juives et chrétiennes. Depuis la révolution industrielle et la sécularisation de l’idée de progrès indéfini de l’espèce humaine, cette conjecture a été occultée dans les médias, mais elle n’en a pas moins préoccupé certains auteurs modernes ou contemporains, comme le signalent les écrits que nous lui avons consacrés dans les années 1970. (3)

Avant de publier Devant l’effondrement, Yves Cochet avait déjà abordé certains aspects de cette problématique comme le donnent à penser les titres de trois de ses ouvrages, Sauver la Terre, paru en 2003, Pétrole apocalypse, paru en 2005 et Où va le monde ? 2012-2022 : une décennie au-devant des catastrophes, publié avec Susan George, Jean-Pierre Dupuy et Serge Latouche en 2012.

Le dernier ouvrage d’Yves Cochet se divise en quatre parties bien distinctes intitulées respectivement “Avant l’effondrement”, “Le scénario central”, “Après l’effondrement” et “Le déni de l’effondrement aujourd’hui”.

Avant de retracer l’argumentation de notre auteur, ancien dirigeant écologiste français et ancien ministre de l’environnement, disons encore quelques mots sur ses références. Ce sont celles d’un intellectuel ayant une formation scientifique, puisqu’il est docteur en mathématiques, et une vision du monde qui doit beaucoup à deux penseurs bien différents, le philosophe ultra-pessimiste Günther Anders (4) et l’économiste dissident Nicholas Georgescu-Roegen (5), mathématicien comme lui. Ce qui frappe dans les différents thèmes qu’il aborde c’est l’ampleur de sa documentation tant en anglais qu’en français.

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La première partie de l’ouvrage est subdivisée en quatre chapitres intitulés respectivement 1 De quoi parle-t-on ? 2 Comment sommes-nous arrivés au bord de l’effondrement ? 3 Y a-t-il une bonne économie pour la planète et pour l’humanité ? 4 Les prémisses : la crise de 2008.

Dans son premier chapitre, l’auteur pose les fondements épistémologiques de son discours. L’auteur y présente le concept de transition de phase (6) que les écologues ont transposé de la physique aux écosystèmes pour expliciter le caractère critique de ces passages d’un état à l’autre ainsi que le concept de l’interaction spéculaire (7) proposé par René Girard et Jean-Louis Vullierme pour rendre compte de la dynamique fallacieuse des représentations que les hommes se font de leur situation historique. Il y esquisse aussi une interprétation thermodynamique de l’économie et une justification de la pertinence de l’application à l’histoire économique de la courbe en cloche formalisée vers 1840 par le mathématicien belge Pierre-François Verhulst. L’effondrement des sociétés humaines apparaissant probable, il s’interroge sur son déroulement, lent et catabolique ou rapide et catastrophique et se prononce pour la seconde option dans les termes qui suivent : “Mon hypothèse est que la vitesse de l’effondrement est une fonction de l’intégration, du couplage, de la connectivité. Selon cette hypothèse, l’effondrement de la société mondialisée est possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030, à quelques années près.”

Le deuxième chapitre retrace les raisons qui condamnent l’humanité à la catastrophe. Depuis l’avènement des sociétés industrielles que Yves Cochet fait remonter au XVIIIe siècle – ce qui est historiquement contestable car elles ne se sont imposées à l’échelle mondiale qu’aux XIXe et XXe siècles – elles se sont toutes réclamées du productivisme, qu’elles fussent libérales ou marxistes. Or, vu le caractère limité des matières premières nécessaires aux sociétés industrielles, il est évident que “l’extension planétaire du mode de vie occidental est tout simplement impossible”. Et ce, d’autant plus que le productivisme qui domine nos sociétés industrielles a entraîné une dégradation dramatique de notre environnement naturel qu’attestent l’altération de la biodiversité et le changement climatique en cours, “au point que le maintien de la vie humaine sur terre n’est plus garanti à la fin du présent siècle.” Dans ces conditions, Yves Cochet ne pouvait qu’être favorable à l’idée de décroissance mais il observe que les “objecteurs de croissance” éludent trop souvent la question démographique qui est une question taboue en France, mais aussi au niveau international. Il parle certes de surpopulation, mais il aurait pu donner, nous semble-t-il des arguments autrement convaincants en faisant parler les chiffres en mathématicien qu’il est. Peut-être la raison de cette retenue réside-t-elle dans l’idée que l’auteur se fait de l’effondrement à venir. Pour lui, cette catastrophe entraînera une réduction drastique de la population humaine, mais dans des proportions, somme toute, limitées. “La vision du futur qui inspire ce livre est celle-ci : une évolution discontinuiste couplée à un modèle décroissant. Autrement dit, l’effondrement à venir s’accompagnera nécessairement d’une décroissance des niveaux de production et de consommation. Mais plus cette décroissance sera choisie, moins l’effondrement sera épouvantable. La décroissance est la politique de l’effondrement.” En somme, il estime possible d’accompagner et de modérer sinon de gérer l’effondrement !

Le troisième chapitre, consacré à l’économie se veut une boussole économique pour un monde nouveau dont l’auteur postule l’existence après l’effondrement qui vient. Il commence par une remise en cause de l’économie néoclassique, encore dominante, qui est tributaire d’un modèle mécaniste périmé car ses postulats sont antérieurs à la thermodynamique et à la science écologique. Parmi les dissidents de la science économique, le premier qu’il cite est Nicholas Georgescu-Roegen, mais il s’attarde à examiner ses apports au travers de deux de ses disciples hétérodoxes, Herman Daly et Charles A.S. Hall, et particulièrement au travers de ce dernier. De ce fait, il se concentre sur les problèmes énergétiques à l’échelle de la planète et tend à sous-estimer les problèmes des autres ressources matérielles qui, chez Georgescu-Roegen sont tout aussi importants quant à leur accessibilité et à leur dissipation.  Toutefois, pour Herman Daly, Charles S.A. Hall et Yves Cochet, “l’économie est un sous-système enchassé (embedded) dans le système primaire fini et non croissant de la planète Terre”, ce qui est bien un des fondements de la pensée de Georgescu-Roegen.

Yves Cochet se fonde sur les analyses de ce dernier et de René Passet pour opter résolument en faveur de la décroissance. Mais il omet totalement de développer le rôle clé que joue l’entropie dans la conception bioéconomique de Georges-Roegen qui seule rend compte de la flèche du temps et de l’impossibilité de prédire l’avenir.

Le quatrième chapitre consacrée aux prémices de l’effondrement : la crise de 2008. Yves Cochet attribue la cause première de cette crise à la hausse du cours du baril de pétrole à New York.  Viennent ensuite aux Etats-Unis, les défauts de remboursement des ménages, les défauts de remboursements des banques, la titrisation des emprunts immobiliers, l’immense dette des EEUU. Pourtant, c’est dans ce chapitre que l’auteur rend justice aux matières premières autres que le pétrole dont dépendent nos sociétés industrielles. Ces métaux et métalloïdes, extraits le plus souvent dans des mines, sont absolument nécessaires aux sociétés industrielles. “Les profils temporels de production des grandes mines du monde ressemblent à la courbe en cloche de la production de pétrole : cela croît pendant un certain temps jusqu’à atteindre un maximum, avant de décroître inexorablement.”

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La deuxième partie de l’ouvrage, intitulé “La fin du monde tel que nous le connaissons”, qui porte sur l’effondrement et ses suites, est de loin la partie de l’ouvrage où l’auteur prend le plus de risques car il conjecture un effondrement mondial dramatique prochain et inévitable, dont les causes sont plurielles, qui peut donc s’amorcer dans des circonstances fort diverses et donner lieu à des scénarios multiples et dissemblables. Pour lui, il s’agit d’un événement sans précédent pour l’espèce humaine, qui pourrait d’ailleurs aboutir à sa disparition, mais dont un seul événement du passé peut donner une idée, à savoir la survenue de la peste noire en Europe en 1348 qui réduisit en cinq ans d’un tiers la population européenne.

Nous nous proposons de citer ci-après de larges passages de ce chapitre afin d’éviter autant que faire se peut de mésinterpréter ses conjectures.

“La période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécu l’humanité en si peu de temps. A quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), et le début d’une renaissance (2040-2050). (8)

Mais, comment expliquer que rien ne puisse prévenir pareil désastre ? “Paradoxalement, alors que l’effondrement se compose d’événements qui sont tous d’origine anthropique, les humains, quelle que soit leur situation de pouvoir, ne peuvent plus modifier que marginalement la trajectoire fatale qui y conduit. En effet, au-delà de la profonde perturbation de la dynamique des grands cycles naturels du système Terre, une autre cause parallèle, purement psychologique, renforce cette avancée vers l’effondrement. Il s’agit du système de croyances actuellement prédominant dans le monde : le modèle libéral-productiviste. Cette idéologie est si prégnante, si invasive, qu’aucun assemblage alternatif de croyances ne parvient à le remplacer tant que ne s’est pas produit l’événement exceptionnel de l’effondrement imminent, dû au triple crunch énergétique, climatique et alimentaire.” (9)

Pour Yves Cochet, les scénarios de l’effondrement sont légion : Ce pourrait être “une tension internationale aboutissant à l’utilisation d’armes nucléaires, rayant de la carte plusieurs grandes villes du monde, tandis qu’un nuage de poussières et de cendres envahira l’atmosphère pendant des années et que l’amincissement de la couche d’ozone conduira les humains à être brûlés par les UV, la diminution du flux solaire ayant en parallèle un impact catastrophique sur les cultures.”  Ce pourrait être aussi “une souche virulente aussi mortelle qu’Ebola et aussi contagieuse que la grippe” se propageant rapidement au monde entier sans qu’une réponse sanitaire puisse lui être opposée. Ce pourrait être encore “le franchissement d’un seuil de raréfaction des pollinisateurs sous l’effet conjoint de la transformation des habitats, de l’excès de pesticides et de la prolifération d’espèces invasives” qui ferait “chuter brusquement la production agricole, provoquant des famines massives”. On pourrait concevoir que l’amorce en soit “le déclin accéléré de l’approvisionnement en pétrole après le passage du Pic Hubbert”(10) mondial provoquant “une panique sur les marchés des matières premières et une pénurie de carburants, dont les conséquences se diffuseraient bientôt aux autres volets cruciaux de l’économie mondiale : la fourniture d’électricité, les communications, les transports, l’eau courante et les services régaliens des Etats.” Ce pourrait être aussi “un nouveau choc systémique global de très grande ampleur au sein du système bancaire, monétaire et de crédits” qui prolongerait “ses effets dans les chaînes de production mondiale de biens et de services, par contagion croisée intensifiante entre le système financier et les réseaux de production et de commerce”. Ce pourrait être encore “un relargage massif et brusque de méthane dans l’atmosphère dû à la fonte des pergélisols arctiques et sibériens ou à la libération des hydrates de méthane sous-marins, au point que la température moyenne de la Terre augmentera de plus de 1 °C en quelques années”. L’effondrement pourrait être causé par “l’explosion d’une bombe thermonucléaire à haute altitude au-dessus de territoires cruciaux comme les Etats-Unis d’Amérique ou de l’Europe” qui créerait “une impulsion électromagnétique capable de paralyser toute l’alimentation électrique du continent pendant plusieurs mois”. Ou bien, “le basculement dans la mer d’Amundsen des glaciers de Pine Island”, en Antarctique, entraînant ”une montée du niveau de la mer de 3 mètres, submergeant toutes les villes côtières de la planète”. Ou encore, “le brusque arrêt du Gulf Stream marquant la fin de l’Europe tempérée”. Ou enfin, “la déforestation rapide pour pallier le manque d’énergies fossiles en déplétion accélérée” antraînant “la chute de la civilisation occidentale par pénurie de bois.” (11) Pour l’auteur, cette liste n’est d’ailleurs nullement exhaustive !

Une fois amorcé l’effondrement se traduira en d’innombrables troubles. “Hélas, il est à craindre que les trois raisons majeures qui, historiquement, ont fait baisser le nombre d’humains se combineront pendant ce sombre futur : les guerres, les épidémies et les famines”. (12) Et voici ce que Yves Cochet conjecture quant à l’effet de l’effondrement sur les populations humaines : “Notre hypothèse est que moins de la moitié de ces populations survivra, soit environ trois milliards d’êtres humains sur terre et une trentaine de millions sur le territoire actuel de la France”. (13) On comprend que l’auteur avoue avoir rédigé cet ouvrage d’une main tremblante ! (14) Dans cet ouvrage, l’auteur parle beaucoup de la mort d’innombrables humains, il traite aussi du traumatisme des survivants mais, sauf erreur, il n’évoque jamais les indicibles souffrances des uns et des autres non plus que celles des animaux.

Après une période de chaos, pendant laquelle les restes de l’ancien monde, ses Etats et ses institutions internationales, auront disparu, la société s’organisera en biorégions politiques qui ne seront pas nécessairement isolées ni indépendantes les unes des autres, un peu à l’image peut-être de ce que furent les cités-Etats germaniques ou italiennes du XVIIIe siècle.

Le territoire actuel de la France métropolitaine sera divisé en lieux sûrs, les biorégions, et en zones abandonnées – nous y reviendrons. Chaque biorégion constituera un micro-Etat simple muni d’une assemblée et d’un gouvernement, lequel détiendra le monopole de la violence physique légitime. (15)

“Si l’effondrement systémique mondial imminent n’entraîne pas la disparition de l’espèce humaine, les habitants de la France dans la seconde moitié du XXIe siècle pourraient bénéficier de trois sources principales d’énergies renouvelables thermiques, produites localement : le bois de chauffage, le charbon de bois et le biogaz.” (16) La consommation sera régulée par un rationnement généralisé. L’alimentation sera plus végétale, plus locale et plus saisonnière. La mobilité sera tributaire de la marche à pied, de la bicyclette, de la traction animale, de la voile et des embarcations à rames. Il est possible qu’on restaure un système de voies ferrées avec des locomotives rudimentaires à vapeur, alimentées au charbon de bois ainsi que des trains de draisines à pédalier et/ou à voile. Dans ces sociétés du futur, il n’y aura pas de production d’électricité et donc pas d’appareillages électriques. L’auteur semble admettre que la production de bicyclette n’est guère envisageable dans pareil environnement. Il préconise donc d’“anticiper dès aujourd’hui la fabrication massive de bicyclettes afin d’en disposer en abondance en 2050” ! (17)

En revanche, le sort des centrales nucléaires vouées à l’abandon posera un problème dont l’auteur ne donne pas la solution. “Il se pourrait… que, lors de la débâcle des services, la sécurité et la sûreté des 450 réacteurs nucléaires existants dans le monde – dont 58 en France aujourd’hui – deviennent défaillantes par manque de personnel.” (18) C’est là un legs empoisonné aux générations futures qui devront bien le gérer. Il semble que les emplacements de ces centrales constitueront quelques-unes des zones abandonnées mentionnées par l’auteur aux côtés des biorégions.

L’apparition de cette utopie écologiste au terme de l’apocalypse laisse rêveur. Comment penser que les drames inouïs endurés par les humains pendant l’effondrement ne les aura pas gravement traumatisés et rendus asociaux et encore plus violents plutôt que de les avoir purgés de leurs passions pour la puissance, la domination et la compétition ?

°        °         °

La fin du livre d’Yves Cochet nous semble d’intérêt très inégal. La troisième partie intitulée “Après l’effondrement” est un peu en porte-à-faux parce que l’auteur n’écrit pas après l’effondrement mais bien avant. La quatrième partie intitulée “Le déni de l’effondrement aujourd’hui” est autrement passionnant ainsi d’ailleurs que le chapitre intitulé “Quelques controverses” qui lui est lié.

L’auteur évoque les “cris d’alarme” lancés ces derniers temps par des personnalités scientifiques, les “marches pour le climat” organisées dans de nombreux pays par des jeunes qui s’inquiètent du monde dont ils vont hériter et qui réclament diverses actions de l’Etat ou des Etats, en croyant encore pouvoir éviter l’effondrement global.

A ces initiatives alarmistes, respectables certes, mais désuètes, il oppose les prises de positions catastrophistes de plusieurs auteurs, dans le nouveau cadre “anthropocénique”, (19) ainsi que leurs premières propositions ou tentatives d’action. Lui-même se présente comme catastrophiste en précisant bien qu’il ne peut pas prouver l’imminence de la catastrophe, mais seulement son extrême probabilité. “Il existe – écrit-il – une rupture ontologique, épistémologique et politique entre un scénario alarmiste quelconque et un scénario catastrophiste.” (20)

S’inspirant de Günther Anders, Yves Cochet écrit : “l’effondrement global ne peut être saisi dans toute son ampleur ni affronté proportionnellement, parce que son immensité dépasse les capacités cognitives de l’esprit humain. Il s’agit d’un phénomène supraliminaire, supérieur à tout ce que le processus d’hominisation a connu depuis un million d’années.” (21)

Parmi les catastrophistes, c’est dans la mouvance des tenants de l’anthropocène qu’il trouve les discours et les comportements les plus prometteurs. Rappelons que le terme d’anthropocène vient d’un article des géologues Paul Crutzen et F. Stoermer datant de 2000. (22) Selon ces auteurs, depuis que l’impact de l’espèce humaine sur le système Terre revêt une dimension géologique mesurable, il sied de ne plus parler d’holocène mais bien d’anthropocène. Certes, la date à laquelle l’anthropocène a succédé à l’holocène fait débat mais, pour Yves Cochet, qu’on choisisse le milieu du XIXe ou celui du XXe siècle, elle signale le triomphe de l’industrialisation du monde. Et de citer un article signé par le spécialiste américain du changement climatique Will Steffen qui, parlant de l’origine historique de l’anthropocène écrit : “C’est une défaillance politique, un choix opéré pendant le XIXe siècle européen : le choix du feu.” (23)

Face aux prévisions catastrophistes, Yves Cochet dénonce l’indifférence et l’immobilisme des sciences humaines et sociales (SHS) et particulièrement de la science politique. “Toutes les SHS sont « humanistes », au sens où l’anthropocentrisme est la valeur suprême : Ni les non-humains ni les écosystèmes ou l’écosphère ne sont pris en compte pour eux-mêmes ou en relation partenariale avec les humains.” (24)

Certes, parmi les catastrophistes même acquis à la notion d’anthropocène, certains mettent leurs espoirs dans des procédés technologiques de très grande ampleur relevant de ce que l’on appelle la géo-ingénierie. “Le dérèglement climatique devenant de plus en plus sensible et terrible, il est probable que ce seront les populations elles-mêmes qui réclameront la mise en œuvre des technologies globales de géo-ingénierie, en une sorte de dernier recours pour retrouver des situations météorologiques moins extrêmes. Un élan vers le pire.” (25)

Le catastrophisme d’Yves Cochet qui postule un effondrement possible dès 2020 et certain avant 2030 a comme première conséquence éthique de l’amener “à tout faire pour minimiser le nombre de morts. J’insiste : s’il m’était donné d’influencer les comportements afin que le nombre de morts des années 2020 soit de 49% de la population mondiale plutôt que de 50%, je serais en droit d’être fier.” (25)

Mais, dans l’ordre politique, son action s’oriente vers la promotion d’actions locales visant à permettre la survie du plus grand nombre possible dans les biorégions à venir.

Hormis cela, elle consiste aussi à propager sa vision, certes assez terrifiante, de l’avenir ce qu’il fait notamment au moyen de l’Institut Momentum fondée en 2011 par Agnès Sinaï, une spécialiste de la décroissance, et qu’il préside actuellement.

Que dire de pareil catastrophisme sinon que, paradoxalement, il est relativement optimiste puisqu’il conjecture une renaissance de l’humanité dans quelques décennies ?

Toutefois, l’auteur passe comme chats sur braises sur le problème du devenir des centrales nucléaires et des déchets radioactifs dont la dangerosité est malheureusement fort durable. Et puis, dans la mesure où son rêve austère de microrégions désindustrialisées est tributaire de bicyclettes importées de notre monde industriel, il nous paraît, sur ce point en tout cas, peu conséquent et peu crédible.

(1) Meadows, Donella H., Meadows, Dennis L., Randers, Jørgen, Behrens, William W., III, The Limits to Growth: A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, A Potomac Associates Book, 1972. Traduction française par Janine Delaunay, Halte à la croissance, Les limites à la croissance, Collection Ecologie Fayard, Paris 1972.

(2) Pablo Servigne et Rapahaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Editions du Seuil, Collection Anthropocène, 299 pages. Ce livre, comme celui d’Yves Cochet, est marqué par l’ouvrage de Joseph Tainter, The Collapse of Complex Societies, Cambridge, Cambridge University Press, 1988.

(3)  Ivo Rens et Jacques Grinevald, “Réflexions sur le catastrophisme actuel, en Pour une histoire qualitative”, Etudes offertes à Sven Stelling Michaud, Presses universitaires romandes, Genève, 1975, p. 283 à 321.

Ivo Rens, “Remarques sur la clôture du temps dans le monachisme médiéval et dans le mouvement écologique contemporain”, Rapport présenté au Xème Congrès mondial de l’Association internationale de science politique à Edimbourg en août 1976, Res Publica , Bruxelles, 1977, p.135 à 146.

(4) Gunther Anders, est notamment l’auteur de Hiroshima ist überall, 1995, Hiroshima est partout, Le Seuil, Paris, 2008 et Die Antiquiertheit des Menschen, Band 1, 1956, Band 2, 1980, L’Obsolescence de l’homme, t. 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, éditions Ivrea et éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002, t. 2. L’Obsolescence de l’homme, t. 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, Éditions Fario, 2011.

(5) Nicholas Georgescu-Roegen est notamment l’auteur de The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, Cambridge, Massachussetts, 1974 et de Demain la décroissance, Entropie, Ecologie, Economie, Editions Pierre-Marcel Favre, Lausanne, 1979.

(6) Comme celles du passage de l’eau de l’état liquide à l’état solide ou à l’état gazeux.

(7) Pour ces auteurs, les rapports sociaux ont une dimension intersubjective, fondée sur la spécularité des relations avec l’autre. Le terme spéculaire vient du latin spécularis qui signifie “en miroir”.

(8) Yves Cochet, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, 2019, p.115.

(9) Ibidem, p.116.

(10)  Marion King Hubbert a été le premier géologue à formaliser en 1956 une théorie du pic pétrolier en se focalisant sur la production américaine. Ici, il s’agit du pic de la production mondiale sur une courbe en cloche.

(11) Yves Cochet, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, 2019, p. 125.

(12) Ibidem, p. 122.

(13) Ibidem, pp. 125,6.

(14) Ibidem, p.120.

(15) Ibidem, p. 127.

(16) Ibidem, p. 130.

(17) Ibidem, p. 143.

(18) Ibidem, p. 134.

(19) Will Steffen et al., Global Change and the Earth System, 2003; Antony D. Barnosky, Elizabeth Hadly et al. “Approaching a state shift in Earth’s Biosphere”, Nature, June 7, 2012; Wille Steffen, Katherine Richardson, Johan Rockström et al. “Planetary Boundries: Guiding Human Development on a Changing Planet”, Science, February 13, 2015, Clive Hamilton, “The Anthropocene as Rupture” The Anthropocene Review, February 22, 2016.

(20) Ibidem, p. 200.

(21)  Ibidem, p. 198.

(22)  Paul J. Crutzen et Eugene F. Stoermer,  “The “Anthropocene” , p. 17-18. IGBP, 2000.

(23) Ibidem, p. 230. Will Steffen et al. “The Trajectory of the Anthropocene: The Great Acceleration”, The Anthropocene Review, No 2, 2015, pp. 81-98.

(24) Ibidem, p 207.

(25) Ibidem, p. 231.

(26) Ibidem, p. 222.

  

Biodiversité : il faudra tirer les conséquences de cette crise

Tribune Covid-19

par Sébastien Moncorps

https://uicn.fr/tribune-biodiversite-il-faudra-tirer-les-consequences-de-cette-crise/

 

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Sébastien Moncorps, Directeur du Comité français de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), craint une “démobilisation sur les enjeux de biodiversité” avec la crise sanitaire actuelle. Or, plaide-t-il, la pandémie devrait justement être considérée comme une nouvelle alerte.

Le Congrès mondial de la nature l’UICN qui devait se tenir en juin 2020 à Marseille vient d’être officiellement reporté du 7 au 15 janvier 2021. Cet événement rassemblera toute la communauté internationale de la conservation de la nature pour relancer la mobilisation en faveur de la biodiversité et enrayer son déclin alarmant. Les 1 300 organisations membres de l’Union Internationale pour la conservation de la nature, son réseau de plus de 15 000 experts, ainsi que de nombreux autres acteurs (Etats, agences de l’ONU, associations, institutions scientifiques, entreprises, collectivités…) y sont attendus pour débattre des enjeux et proposer des solutions.

Le congrès sera suivi de la COP15 Biodiversité en Chine, dont le report a également été annoncé, qui va dresser le bilan des actions engagées sur les 10 dernières années et adopter le nouveau cadre mondial de la biodiversité pour les 10 prochaines. Ces deux événements internationaux, en France et en Chine, sont une opportunité exceptionnelle de fixer un cap ambitieux et des mesures opérationnelles pour protéger la nature.

“Le virus illustre les dangers de la surexploitation des espèces sauvages”

Avec la crise sanitaire actuelle, un risque de démobilisation sur les enjeux de biodiversité pourrait arriver et les reléguer en arrière-plan des priorités internationales et nationales. Cependant le Congrès mondial de l’UICN et la COP15 sont plus que jamais nécessaires pour agir pour une planète plus saine et plus durable!

L’épidémie mondiale du Covid-19 trouve en effet son origine dans les pressions que nous exerçons sur la biodiversité. Le virus a émergé depuis un marché de Wuhan en Chine en mettant en contact des animaux sauvages, des animaux domestiques et la population humaine. Il est vraisemblablement issu d’une recombinaison virale impliquant plusieurs hôtes sauvages, parmi lesquels des chauves-souris et des pangolins. Il illustre les dangers de la surexploitation des espèces sauvages, considérée comme la 2e grande cause de disparition de la biodiversité dans le monde, à la fois pour la survie des espèces elles-mêmes et pour les humains.

Toutes les espèces de pangolins (4 asiatiques et 4 africaines) figurent dans la liste rouge des espèces menacées de l’UICN et font l’objet d’un braconnage et d’un trafic intenses malgré leur inscription à l’annexe 1 de la convention de Washington (CITES) interdisant leur commerce international. On estime que plus de 200.000 individus sont braconnés chaque année dans le monde.

“C’est une nouvelle alerte sur le lien entre crise de la biodiversité et crise sanitaire”

C’est une nouvelle alerte, ici sans précédent, sur le lien entre crise de la biodiversité et crise sanitaire puisque de précédentes épidémies (Ebola, le SRAS ou la grippe aviaire) avaient aussi trouvé leur origine dans les atteintes à la biodiversité. La dégradation des milieux naturels et le trafic illégal favorisent les contacts avec les espèces sauvages, et donc la transmission de pathogènes aux humains, et déstabilisent le fonctionnement des écosystèmes. La mondialisation de nos échanges et les élevages intensifs accentuent aussi les risques d’apparition et de propagation de maladies.

A l’inverse, des écosystèmes préservés et diversifiés permettent d’avoir un système plus résilient et plus régulé. L’Evaluation des écosystèmes pour le Millénaire publié en 2005 par l’ONU indiquait déjà que l’érosion des écosystèmes pourrait entraîner une augmentation des maladies existantes ainsi qu’un risque accru de nouvelles maladies émergentes. Il montrait aussi tous les services que nous rendent les écosystèmes pour notre santé, la régulation du climat, la pollinisation des cultures et bien d’autres.

Il faudra tirer les conséquences de cette crise en intégrant pleinement ses liens avec la dégradation de la nature. La mobilisation engagée pour la protection de la biodiversité en 2020 doit donc impérativement se poursuivre car elle est indispensable au bien-être humain et à une planète plus durable.”

Déclaration de l’UICN sur la pandémie de COVID-19 (*)

14 avril 2020

Source : https://www.iucn.org/fr/news/secretariat/202004/declaration-de-luicn-sur-la-pandemie-de-covid-19

Alors que le monde entier continue de lutter contre la pandémie de COVID-19, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) souhaite exprimer sa solidarité envers toutes les personnes déjà directement touchées par le virus dans le monde. Nos pensées vont à toutes les populations vulnérables, en particulier celles souffrant déjà des ravages de la dégradation environnementale, dont beaucoup ne disposent que d’un accès limité à des soins de santé adéquats pour des raisons financières ou géographiques.

L’Union reste pleinement attachée à la santé et à la sécurité de ses employés et de ses Membres, et nous avons pris des mesures drastiques pour les protéger. Nous sommes aux côtés des 1 400 Membres et des plus de 17 000 experts bénévoles des Commissions de l’UICN, dans presque tous les pays du monde. Nous saluons les nombreux héros de l’environnement et peuples autochtones qui continuent leur travail, en première ligne de la conservation, en ces temps difficiles.

L’UICN réitère son engagement à conserver la nature pour une planète et des personnes en bonne santé. Nous continuons d’aider les communautés en ces temps incertains, tout en intensifiant les domaines de travail qui nous aideront à comprendre et à aborder les facteurs sous-jacents des maladies découlant de contacts entre les humains et la faune ou le bétail, connues sous le nom de zoonoses. De nombreux programmes, Membres et Commissions de l’UICN travaillent déjà sur des questions qui nous aideront à mieux comprendre cette crise et à nous en relever. La Commission pour la survie des espèces et la Commission sur la gestion des écosystèmes de l’UICN travaillent à améliorer rapidement notre compréhension de la façon dont ces transferts d’agents pathogènes ont lieu au cours d’activités humaines, telles que le commerce illégal d’espèces sauvages et le changement d’utilisation des terres.

Le changement d’utilisation des terres est un facteur clé des maladies zoonotiques émergentes. La déforestation, la fragmentation des habitats et l’expansion des frontières agricoles augmentent les contacts entre les humains et les autres animaux, augmentant potentiellement les chances d’apparition et de propagation de zoonoses. C’est pourquoi les aires protégées et le droit de l’environnement doivent faire partie de notre stratégie mondiale pour réduire ou prévenir les futures épidémies. En comprenant les conséquences des activités humaines conduisant à la propagation des maladies zoonotiques, nous pourrons nous assurer que nous reconstruisons de manière réfléchie, et communiquer clairement des remèdes efficaces à long terme à des acteurs allant de décideurs politiques aux communautés locales.

Une crise, surtout de cette intensité, inspire la réflexion et soulève des questions difficiles. Au-delà de la tragédie humaine, la relation de l’humanité avec le monde naturel et l’impact de nos activités ont reçu une attention considérable. Face à la catastrophe économique résultant de l’arrêt soudain et drastique de nos activités, beaucoup ont fait remarquer que, au-delà de la tragédie humaine, notre empreinte sur la planète a temporairement diminué. Pas de doute, cela est un signe que nous sommes capables de faire les choses différemment, mais considérer cela comme un résultat positif serait une grave erreur. Le coût a été et sera énorme en termes de pertes d’emplois, de difficultés et de souffrances. En outre, il est clair que l’épidémie de la COVID-19 apporte également de nouvelles menaces pour les peuples autochtones et les communautés rurales, ainsi qu’une exacerbation de la violence, en particulier contre les femmes et les filles, les conditions de quarantaine faisant des foyers à risque des lieux encore plus dangereux.

Nous pouvons reconstruire, mais faisons-le plus intelligemment. En tant que communauté, nous avons souvent parlé de la nécessité d’un changement transformationnel. Travaillons ensemble, dès maintenant, pour nous assurer que nous suivrons une voie réfléchie et durable. L’UICN continuera de s’engager avec les femmes et les hommes de toutes les communautés pour élaborer et mettre en œuvre des solutions sûres et équitables.

Des gens, dans le monde entier, en particulier ceux en première ligne de la lutte contre cette pandémie, continuent d’aller travailler, mettant souvent leur vie en danger afin que d’autres puissent être pris en charge, protégés et disposer d’un accès continu aux aliments et aux autres besoins vitaux. Les progrès technologiques qui ont marqué ces dernières décennies permettent aujourd’hui à beaucoup d’autres, en particulier dans les centres urbains, de travailler à domicile. Ils assistent aux mêmes réunions qu’ils le feraient au bureau ou à l’autre bout du monde, et produisent des résultats similaires. Ils conduisent moins, volent moins, polluent moins.

Afin de tirer une leçon de la tragédie en cours, nous devrions tous nous engager à revoir notre façon de travailler. Nous devrions analyser comment réduire notre empreinte sur le monde naturel en continuant à utiliser les outils que nous utilisons actuellement. Nous pouvons nous fixer des objectifs pour voler et voyager moins, et rendre compte de nos progrès d’une manière transparente.

En tant que leader mondial dans la mise en œuvre et la coordination de recherches et de conseils politiques en matière d’environnement, l’UICN continuera de travailler avec ses Membres et ses réseaux pour vous apporter des idées essentielles et des enseignements. Nous restons attachés à notre puissante Union, à notre mission de développement durable et à travailler ensemble pour assurer une planète saine, avec des personnes en bonne santé.

 

(*)https://www.fne.asso.fr/communiques/pour-que-vive-la-nature-le-guide-pour-agir-de-14

Il est temps de ne pas reprendre

Il est temps de ne pas reprendre / È tempo di non riprendere / Es ist Zeit, nicht einfach weiter zu machen / Es hora de no volver a empezar / It’s time to not resume

https://framaforms.org/il-est-temps-de-ne-pas-reprendre-e-tempo-di-non-riprendere-es-ist-zeit-nicht-einfach-weiter-zu

Bonjour, Hola, Hallo, Ciao, Hello

You will find here several versions of a text written by the « Atelier d’Ecologie Politique », a French collective of scientists. We would like to publish it soon in several international journals with many signatures of scientists. Do not hesitate to sign it if you agree with it and to transmit it. You can either download the pdf version of the file (which includes a few references), or read the text below by selecting the right language.

Vous trouverez ici plusieurs versions d’un texte rédigé par l’Atelier d’Ecologie Politique (Toulouse) et l’Ecopolien (Paris), des collectifs français de scientifiques. Nous souhaiterions le publier prochainement dans plusieurs journaux internationaux avec de nombreuses signatures de scientifiques. La version francaise a été acceptée pour publication dans Le Monde. N’hésitez pas à le signer si vous êtes d’accord avec lui et à le transmettre. Vous pouvez télécharger la version pdf du fichier (qui inclut des références) ou bien lire le texte ci-dessous en sélectionnant la bonne langue.

Troverete qui diverse versioni di un testo scritto dall' »Atelier d’Ecologie Politique », un collettivo francese di scienziati. Vorremmo pubblicarlo presto su diverse riviste internazionali con molte firme di scienziati. Sentitevi liberi di firmarlo se siete d’accordo e di trasmetterlo. Potete scaricare la versione pdf del file (che include i riferimenti) o leggere il testo sottostante selezionando la lingua giusta.

Sie finden hier mehrere Versionen eines Textes, der vom Atelier d’Ecologie Polique (Toulouse) und den Ecopolien (Paris), französischen Kollektiven von Wissenschaftlern, verfasst wurde. Wir möchten es demnächst in mehreren internationalen Zeitschriften mit vielen Unterschriften von Wissenschaftlern veröffentlichen. Zögern Sie nicht, ihn zu unterzeichnen, wenn Sie damit einverstanden sind, und ihn zu übermitteln. Sie können die PDF-Version der Datei herunterladen oder den Text unten lesen, indem Sie die richtige Sprache auswählen.

Encontrarán aquí varias versiones de un texto escrito por el « Atelier d’Ecologie Politique », uncolectivo de científicos franceses. Nos gustaría publicarlo pronto en varias revistas internacionales con muchas firmas de científicos. No dude en firmarlo si está de acuerdo con él y a compartirlo. Puede descargar la versión pdf del archivo (que incluye referencias) o leer el texto a continuación seleccionando el idioma correcto.

Você encontrará aqui várias versões de um texto escrito pelo Atelier d’Ecologie Politique, um coletivo francês de cientistas. Gostaríamos de publicá-lo em breve em vários periódicos internacionais com muitas assinaturas de cientistas. Não hesite em assiná-lo se concordar com ele e encaminhá-lo. Você pode baixar a versão pdf do arquivo ou ler o texto abaixo, selecionando o idioma correto.

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Climat, 10 mesures pour accélérer la transition

par René Longet

Ambassadeur des Cités de l’énergie

Source : Tribune de Genève 26.02.2019

 

Le contraste est saisissant entre le mouvement des jeunes pour le climat et le refus des citoyennes et citoyens bernois de la nouvelle loi sur l’énergie. Dure leçon pour celles et ceux qui, entrant dans l’âge de voter, voient l’écart entre ce qu’il faudrait faire et ce qui se fait ; encore de précieuses années de perdues alors que le temps presse !

Ce vote rappelle qu’on a beau dire « changer le système pas le climat », ce qui détermine la donne est bien la décision de chaque personne de se sentir ou non acteur de l’indispensable transition. Rappelons donc ce qu’on peut faire immédiatement soi-même par des gestes à la fois mobilisateurs et significatifs en termes de réduction de l’empreinte carbone, et dont le but est de déclencher une dynamique collective. Voici 10 mesures répondant à ces critères :

  • Combattre l’obsolescence, réparer et réutiliser les objets, n’acheter que ce qui est nécessaire et revendiquer une législation qui fasse de l’économie circulaire la règle : tout rejet est une ressource au mauvais endroit.
  • Boycotter le plastique tant que son recyclage à 100% n’est pas assuré et demander que cette exigence ait force de loi.
  • Réduire sa consommation de produits carnés d’au moins 50% et demander au secteur agro-alimentaire de faire de même.
  • Refuser tout produit comportant de l’huile de palme ou ayant nécessité du soja importé, si ces matières proviennent de la destruction de la forêt tropicale et revendiquer que ce critère soit imposé par la législation.
  • Soutenir le développement des énergies renouvelables et se réjouir de chaque éolienne, cellule solaire, installation géothermique ou valorisant la chaleur de l’environnement réalisées dans les règles de l’art et exiger le respect du vote populaire du 21 mai 2017 sur la stratégie énergétique.
  • Privilégier les produits bio et du commerce équitable et demander que leur promotion soit inscrite dans les lois et politiques d’achat publiques.
  • Renoncer à l’avion pour des distances de moins de 1000 km et aux véhicules surmotorisés ; réclamer une législation dans ce sens.
  • Demander que les flux financiers se conforment aux Objectifs de développement durable des Nations Unies et que ces objectifs s’imposent à tous les investisseurs privés et publics.
  • Favoriser la biodiversité locale et s’opposer aux abattages d’arbres, de haies ou à d’autres atteintes à la biodiversité sans compensation crédible à proximité, soutenir une politique de promotion de la biodiversité.
  • S’informer et pratiquer une éthique de l’information, combattre les préjugés et les approximations, vérifier ce que l’on entend avant de le répercuter, car l’engagement repose sur une pensée et une parole justes.

En attendant, les 5 plus grandes multinationales du pétrole ont fait en 2018 ensemble 80 milliards de $ de bénéfice. Ces bénéfices exorbitants, nous les payons chaque jour de notre santé et de celle de notre Terre.

Les urgences énergétiques et climatiques se précisent – où en est-on en Suisse deux ans après le vote de la stratégie énergétique 2050 ?

René Longet

Ambassadeur des Cités de l’énergie

Expert en développement durable

Source : Le Temps 21.05.2019

 

L’humanité consomme à un rythme accéléré les ressources du monde, comme le souligne le «jour du dépassement» global avancé en dix ans de début septembre à début août – et qui pour nous a été atteint le 7 mai. »A partir de ce jour, nous vivons donc aux frais des pays plus pauvres ainsi que des générations futures», commente le WWF suisse. En effet, comme beaucoup de pays industrialisés, notre pays présente une empreinte écologique du triple de l’acceptable et les émissions de CO2 générées hors du pays par nos importations constituent les deux tiers de notre empreinte carbone.

Ce facteur 3 est précisément à la base du modèle de la Société à 2000 Watts proposé en 1996 par l’EPFZ (1): une division par 3 de notre consommation d’énergie, à assurer aux ¾ par des énergies renouvelables (atteignant actuellement 22%). A ce jour, tout cela n’a pas préoccupé outre mesure les décideurs ou les citoyennes et citoyens, ni fait substantiellement évoluer un concept économique fondé sur l’illusion de capacités illimitées de la nature à nous pourvoir en ressources et à gérer nos rejets.

Pourtant, réparer plutôt que jeter, fournir des énergies renouvelables plutôt que du fissile et du fossile, généraliser les bâtiments positifs, remplacer l’obsolescence organisée par la mise en valeur de la durée de vie sont autant des sources de rentabilité que les pratiques impliquant une fragilisation écologique et sociale.

Mais pour généraliser ces orientations, il faut modifier les conditions cadre des activités économiques afin d’internaliser les externalités négatives et favoriser les externalités positives, et assurer la prise en compte des services écosystémiques fournis par la nature. Or, intervenir sur l’économie, fâcher les lobbies du court terme, est ce que beaucoup de politiques, englués dans le dogme de la « main invisible », ont bien de la peine à faire. Dans ce contexte, l’adoption par le peuple suisse, voici exactement deux ans, de la stratégie 2050 constituait une avancée importante.

Le 21 mai 2017, un tournant ?

Mais que s’est-il passé depuis ? Parmi les bonnes nouvelles, notons un fort engagement en matière de recherche et d’optimisation des technologies, par exemple sur l’hydrogène, la mobilité électrique ou le stockage ; des cantons comme le Valais qui entendent se libérer à terme de l’énergie fossile ; l’essor de la finance verte ; une approche comme éco21 des SIG (2), reprise à Lausanne et à Yverdon, qui a permis à Genève d’économiser l’équivalent de la consommation d’électricité de 60’000 ménages et de créer 500 emplois durables ; l’engagement de nombreuses entreprises ; un intérêt croissant pour l’économie circulaire…

Mais il y a aussi les moins bonnes nouvelles. L’opposition de principe aux éoliennes et dans une moindre mesure à la géothermie; le fait que 50% de nos bâtiments soient toujours chauffés au pétrole ; un taux de renouvellement du parc immobilier qui plafonne à 0,9% par an et des subventions à la rénovation insuffisamment utilisées ; la surmotorisation du parc automobile; le rejet de la loi bernoise sur l’énergie début 2019…

Dans ce chassé-croisé d’informations contradictoires, où en sommes-nous sur le chemin que nous nous sommes fixés voici 2 ans d’une réduction – encore bien modeste – de la consommation d’énergie de 43% d’ici 2035? Nul ne peut vraiment le dire, personne ne compile les actions ni n’active un compte à rebours : au pays des horlogers, pas de gardien du temps énergétique! N’y aurait-il pas les manifestations de jeunes sur le climat, nous risquerions bien de retomber dans le « business as usual ».

La clé reste comme toujours la volonté politique – et notre prise de responsabilité personnelle dans nos rôles respectifs. A part l’UDC (3) qui s’oriente sur l’irresponsable mode de vie américain et qui célèbre notre dépendance de ressources étrangères, personne n’est vraiment contre, mais l’engagement reste mou ; le sentiment d’urgence reste insuffisamment partagé, et nous continuons à fonder notre approvisionnement en énergie à 78% sur des ressources non disponibles dans le pays, particulièrement toxiques et non renouvelables.

Toutefois, il pourrait revenir au PLR (4) de jouer en matière climatique le rôle qu’a joué le PDC (5) sous Doris Leuthard en matière énergétique, ce qui, avec les formations porteuses de l’exigence climatique et énergétique, pourrait changer la donne. En attendant, 16 milliards de francs sortent chaque année du pays pour se procurer ce fossile dont nous pourrions largement nous passer…

 

Les notes ne sont pas de l’auteur mais du blog Fondation Biosphère et Société.

(1) EPFZ, Ecole polytechnique de Zurich.

(2) SIG, Services Industriels de Genève.

(3) UDC, parti agrarien, conservateur et souverainiste.

(4) PLR, parti de droite.

(5) parti centriste.

 

 

 

 

Négationnisme nucléaire et climat, concurrence des catastrophismes

par Annie Péguin, Professeur de sciences physiques retraitée

et Pierre Péguin, Docteur en physique, Maître de conférence retraité.

juin 2019

Deux risques catastrophiques menacent le vivant et sollicitent notre engagement. Mais, si un nombre croissant de personnes se mobilisent pour « sauver le climat et la planète », ce n’est pas le cas pour l’arrêt du nucléaire civil et militaire. Est-ce justifié ? Tout se passe comme si le risque climatique est utilisé pour faire écran au risque nucléaire dont le négationnisme se perpétue depuis son origine….

Manifestations pour le climat, grèves des élèves, communiques d’ONG, etc., il apparait que la population (et en particulier les jeunes), est de plus en plus sensible aux conséquences du bouleversement climatique attribué aux activités humaines. Dès maintenant il est rendu responsables de désordres inquiétants annonciateurs d’un «effondrement » inévitable.

Tandis que le lobby pétrolier américain dépense des sommes considérables pour jeter le doute sur les travaux du GIEC* et soutenir les « climato-sceptiques », le lobby français et international du nucléaire se frotte les mains. Il soutient bien sûr le GIEC en prétendant que l’énergie nucléaire est non seulement décarbonée mais également « propre », deux allégations bien sûr contestables.

Quant au risque terrible que fait courir l’armement atomique mondial, et la production nucléaire d’électricité, il n’en est pas vraiment question. Nous sommes donc de toutes faç̧ons manipulés et il peut être utile de prendre en compte des réflexions décalées par rapport à l’idéologie dominante.

Ainsi J.-P. Dupuy, proche de Ivan Illich, auteur de « pour un catastrophisme éclairé » Seuil, 2002, estime que l’humain a des capacités étonnantes d’adaptation aux bouleversements de ses conditions de vie, comme l’histoire l’a montré. Mais Il dénonce « l’aveuglement face à l’apocalypse » atomique (pour reprendre les termes de Günther Anders) et l’incapacité à envisager le pire engendré par la guerre nucléaire que provoqueront les migrations massives. L’auteur lie donc les deux menaces climatique et nucléaire à combattre…

(lire à ce sujet dans le mensuel « La Décroissance » N°159 de mai 2019 l’article « Ne pas oubier la bombe », interview de Jean-Pierre Dupuy).

J’y ajouterais que la catastrophe nucléaire généralisée qu’elle soit due à la guerre atomique ou à un enchaînement domino d’explosions de réacteurs est d’une autre nature que la catastrophe climatique à laquelle l’humain aura à s’adapter, fusse dans la douleur. L’apocalypse nucléaire touche au génétique du vivant et donc de l’humain, ses dégâts sont transmissibles et irréversibles à notre échelle car couvrant des centaines de milliers d’années.

Face à cela, l’aveuglement de la population est entretenu soigneusement depuis le début de l’ère nucléaire, alors que les risques pour le vivant en ont été perçus très rapidement. Mais Il fallait les cacher pour ne pas entraver le développement de cette énergie colossale source de pouvoir illimité.

Le négationnisme nucléaire

C’est dès le début du nucléaire, au lancement du projet Manhattan que le négationnisme nucléaire a été institué. Il fallait que les moyens considérables mis en œuvre aux US pour aboutir à l’arme atomique ne soient pas remis en cause par l’opinion publique nationale et internationale. Les graves conséquences de la radioactivité sur le vivant devaient être cachées, y compris les horribles injections d’uranium ou de plutonium à des patients à leur insu, ou le silence acheté des familles de travailleurs victimes de contaminations, ou encore les territoires du Nevada rendus radioactifs.

De la même manière il fallait que les US ne soient pas accusés de crimes contre l’humanité pour avoir sacrifié les populations d’Hiroshima et Nagasaki. On sait maintenant qu’il a fallu prolonger la guerre et retarder la capitulation du Japon pour avoir le temps d’expérimenter cruellement in situ l’efficacité de cette nouvelle arme montrant la supériorité des USA dans la guerre froide amorcée. L’occupant américain a interdit tout accès journalistique ou scientifique étranger sur les sites martyrs et il a confisqué tous les témoignages japonais. Il fallait prétendre qu’il n’y avait pas de dangerosité durable une fois les bombes atomiques explosées !

(voir l’excellent livre de Jean-Marc Royer « Le monde comme projet Manhattan », le Passager Clandestin 2017. L’auteur développe les racines du négationnisme nucléaire avec toutes ses horreurs telles que l’évocation des 9’000 cobayes humains, ou la gestion criminelle post Hiroshima et Nagasaki. De plus il relie cette barbarie du mépris de la vie humaine à celle qui s’est imposée à notre époque).

De nos jours la même stratégie continue. Ainsi,

– Officiellement, Tchernobyl n’aurait fait qu’un nombre limité de victimes, suivant les sources, de quelques dizaines à quelque milliers passant sous silence le calvaire des centaines de milliers de liquidateurs et la contamination des populations voisines. Mais une équipe de l’Académie de médecine de New York, compilant en 2010, quelque 5’000 documents d’URSS ont estimé à près d’un million le nombre de morts….

– A la demande de députés écologiques européens, un cabinet d’étude, le CERI,* a évalué la mortalité liée au nucléaire à 61 millions de victimes, et c’était en 2003. Combien aujourd’hui car l’épidémie de cancers et leucémies sensible depuis les années 60 et 70 perdure, épidémie liée essentiellement au nucléaire militaire et civil, et à la chimie (pesticides auxquels s’attaque le mouvement des « Coquelicots »). Dans leur travail les experts du CERI ont pris en compte non seulement la mortalité directe, mais aussi les dégâts sur la santé dus à de

faibles et même de très faibles doses de contamination et leur transmissibilité aux générations suivantes scientifiquement prouvée.

– Enfin, le public sait-il qu’après les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, les populations sont contraintes de vivre en zone contaminée. La dangerosité étant niée, il leur est refusé que soient distribués les soins qui pourraient alléger les souffrances, celle des enfants en particulier (c’est le programme « Ethos/Core** »).

En effet pour les nucléocrates, vivre dans le « jardin nucléaire » est un
« challenge » bénéfique, c’est la peur du nucléaire, la nucléophobie, qui rend tout le monde malade! Pas question donc de soigner tous les enfants accablés de maladies de vieux (4 enfants sur 5 des zones contaminées) puisque c’est psychologique : ils ressentent l’angoisse des parents. Seuls les militants de l’institut Belrad, soutenus par l’ETB*, ayant établi un lien direct entre la contamination par le Césium 137, et les atteintes à la santé s’obstinent à proposer des cures de pectine. Mais cet institut est asphyxié, neutralisé, on lui retire les moyens de travailler, l’horreur nucléaire ne tolère pas la vérité…

A ces manœuvres on trouve nos nucléocrates investis de responsabilités nationales et internationales, Jacques Lochard récemment décédé, et Gilles Dubreuil de Mutadis Consultant. Leurs actions criminelles sont faites en notre nom.

Le négationisme évite la prise de conscience et voila pourquoi nous n’entendons pas davantage parler du risque de catastrophe nucléaire qu’elle soit d’origine militaire ou civile. Et pourtant nous sommes menacés par des équipements vieillissants, équipés de pièces défectueuses, entretenus avec des budgets réduits impliquant la sous-traitance.

Mais les partis de gouvernement, les grands médias, s’en remettent à nos
« experts » du Corps des Mines chargés depuis de Gaulle de promouvoir le nucléaire militaire et donc aussi son utilisation civile au nom de la « grandeur de la France», quel qu’en soit le prix et les conséquences pour la population. Ne resterait-il à la France que les industries liées à la guerre, avec aussi la vente d’armes aux dictatures ?

Il apparaît alors une grande différence entre la prise de conscience du risque climatique et celle du risque nucléaire occulté: Le risque climatique est largement médiatisé et bien pris en charge par les écologistes associatifs et politiques. Rien de comparable pour dénoncer les mensonges et les horreurs du nucléaire civil et militaire, cette tâche incombe aux groupes spécifiquement antinucléaires qui n’accèdent pas aux grands médias et peinent à toucher un large public au-delà des cercles militants.

Et pendant que l’opinion se focalise sur le climat, l’Etat peut consacrer au sauvetage du nucléaire des sommes considérables sans pour autant engager les mesures nécessaires à la réduction de la pollution atmosphérique.

Ainsi 8 milliards d’euros ont été engagés pour sauver Areva (devenue Orano) et EDF de la faillite, et ce en plus des budgets consacrés annuellement au nucléaire (force de frappe pour laquelle un plan pluriannuel vient de prévoir 35 milliards pour la rajeunir, gestion des déchets, recherches du CEA, construction d’ITER….). La « grandeur de la France » et notre siège au Conseil de Sécurité, justifient-ils ces énormes sacrifices ?

Au nom du « rayonnement de la France » (voir le livre de Gabrielle Hecht, éd. Amsterdam, 2014) seule la France s’obstine dans la politique de l’électricité nucléaire et de l’armement atomique, se gardant bien de consulter la population. Dans les pays voisins, des processus démocratiques ont permis un désengagement au bénéfice des renouvelables.

Au niveau mondial le déclin de cette technologie obsolète est largement amorcé**, elle n’assure plus que 2 % de l’énergie totale utilisée. Même la Chine développe beaucoup plus le solaire et l’éolien que le nucléaire.

Face à la barbarie du nucléaire et en dépit de son négationnisme comment sensibiliser le public et l’amener à exiger :

– L’arrêt du nucléaire civil qui ne sert finalement qu’à faire bouillir de l’eau pour produire de l’électricité,

– La destruction de l’armement nucléaire, dont l’horrible perspective de son utilisation, la guerre nucléaire est humainement insupportable.

* GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

CERI, Comité Européen sur le Risque de l’Irradiation, recommandations 2003.

ETB, Enfants Tchernobyl Belarus, créé par Solange et Michel Fernex après Tchernobyl .

** – https://apag2.wordpress.com/2016/11/21/vivre-dans-le-jardin-nucleaire-avec-ethos-un- crime-contre-lhumanite/

https://apag2.wordpress.com/2017/09/26/un-rapport-sur-le-declin-irreversible-de-lindustrie- nucleaire-a-lechelle-mondiale/

Bibliographie sommaire :

Jean-Luc Pasquinet, Considérations sur l’arrêt de nucléaire et sur la destruction du climat, à paraître 2019.

Thierry Gadault et Hugues Demeude, Nucléaire danger immédiat, Flammarion 2018.

Erwan Benezet, Nucléaire une catastrophe francçaise, Fayard 2018.
Yves Lenoir, La comédie atomique, La découverte 2016.

A. Yablokov, V. Nesterenko, A. Nesterenko, Chernobyl: Consequences of the Catastrophe for People and the Environment, Annal of the New York Academy of Sciences, 2010.