Yves Cochet, Devant l’effondrement, Essai de collapsologie

paru le 25 septembre 2019

Editions Les liens qui libèrent

Recension par Ivo Rens,

juillet 2020

C’est probablement le Rapport Meadows sur Les limites à la croissance, (1) paru en 1972, qui a relancé le thème ainsi que la conjecture de l’effondrement de notre système économique et même écologique. La notion d’effondrement, collapse en anglais, a donné naissance au terme de “collapsologie” qui apparaît, en français, en 2015, dans l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, d’ailleurs muni d’une postface par Yves Cochet. (2)

La fin du monde est un thème ancien puisqu’il remonte en tout cas aux apocalypses juives et chrétiennes. Depuis la révolution industrielle et la sécularisation de l’idée de progrès indéfini de l’espèce humaine, cette conjecture a été occultée dans les médias, mais elle n’en a pas moins préoccupé certains auteurs modernes ou contemporains, comme le signalent les écrits que nous lui avons consacrés dans les années 1970. (3)

Avant de publier Devant l’effondrement, Yves Cochet avait déjà abordé certains aspects de cette problématique comme le donnent à penser les titres de trois de ses ouvrages, Sauver la Terre, paru en 2003, Pétrole apocalypse, paru en 2005 et Où va le monde ? 2012-2022 : une décennie au-devant des catastrophes, publié avec Susan George, Jean-Pierre Dupuy et Serge Latouche en 2012.

Le dernier ouvrage d’Yves Cochet se divise en quatre parties bien distinctes intitulées respectivement “Avant l’effondrement”, “Le scénario central”, “Après l’effondrement” et “Le déni de l’effondrement aujourd’hui”.

Avant de retracer l’argumentation de notre auteur, ancien dirigeant écologiste français et ancien ministre de l’environnement, disons encore quelques mots sur ses références. Ce sont celles d’un intellectuel ayant une formation scientifique, puisqu’il est docteur en mathématiques, et une vision du monde qui doit beaucoup à deux penseurs bien différents, le philosophe ultra-pessimiste Günther Anders (4) et l’économiste dissident Nicholas Georgescu-Roegen (5), mathématicien comme lui. Ce qui frappe dans les différents thèmes qu’il aborde c’est l’ampleur de sa documentation tant en anglais qu’en français.

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La première partie de l’ouvrage est subdivisée en quatre chapitres intitulés respectivement 1 De quoi parle-t-on ? 2 Comment sommes-nous arrivés au bord de l’effondrement ? 3 Y a-t-il une bonne économie pour la planète et pour l’humanité ? 4 Les prémisses : la crise de 2008.

Dans son premier chapitre, l’auteur pose les fondements épistémologiques de son discours. L’auteur y présente le concept de transition de phase (6) que les écologues ont transposé de la physique aux écosystèmes pour expliciter le caractère critique de ces passages d’un état à l’autre ainsi que le concept de l’interaction spéculaire (7) proposé par René Girard et Jean-Louis Vullierme pour rendre compte de la dynamique fallacieuse des représentations que les hommes se font de leur situation historique. Il y esquisse aussi une interprétation thermodynamique de l’économie et une justification de la pertinence de l’application à l’histoire économique de la courbe en cloche formalisée vers 1840 par le mathématicien belge Pierre-François Verhulst. L’effondrement des sociétés humaines apparaissant probable, il s’interroge sur son déroulement, lent et catabolique ou rapide et catastrophique et se prononce pour la seconde option dans les termes qui suivent : “Mon hypothèse est que la vitesse de l’effondrement est une fonction de l’intégration, du couplage, de la connectivité. Selon cette hypothèse, l’effondrement de la société mondialisée est possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030, à quelques années près.”

Le deuxième chapitre retrace les raisons qui condamnent l’humanité à la catastrophe. Depuis l’avènement des sociétés industrielles que Yves Cochet fait remonter au XVIIIe siècle – ce qui est historiquement contestable car elles ne se sont imposées à l’échelle mondiale qu’aux XIXe et XXe siècles – elles se sont toutes réclamées du productivisme, qu’elles fussent libérales ou marxistes. Or, vu le caractère limité des matières premières nécessaires aux sociétés industrielles, il est évident que “l’extension planétaire du mode de vie occidental est tout simplement impossible”. Et ce, d’autant plus que le productivisme qui domine nos sociétés industrielles a entraîné une dégradation dramatique de notre environnement naturel qu’attestent l’altération de la biodiversité et le changement climatique en cours, “au point que le maintien de la vie humaine sur terre n’est plus garanti à la fin du présent siècle.” Dans ces conditions, Yves Cochet ne pouvait qu’être favorable à l’idée de décroissance mais il observe que les “objecteurs de croissance” éludent trop souvent la question démographique qui est une question taboue en France, mais aussi au niveau international. Il parle certes de surpopulation, mais il aurait pu donner, nous semble-t-il des arguments autrement convaincants en faisant parler les chiffres en mathématicien qu’il est. Peut-être la raison de cette retenue réside-t-elle dans l’idée que l’auteur se fait de l’effondrement à venir. Pour lui, cette catastrophe entraînera une réduction drastique de la population humaine, mais dans des proportions, somme toute, limitées. “La vision du futur qui inspire ce livre est celle-ci : une évolution discontinuiste couplée à un modèle décroissant. Autrement dit, l’effondrement à venir s’accompagnera nécessairement d’une décroissance des niveaux de production et de consommation. Mais plus cette décroissance sera choisie, moins l’effondrement sera épouvantable. La décroissance est la politique de l’effondrement.” En somme, il estime possible d’accompagner et de modérer sinon de gérer l’effondrement !

Le troisième chapitre, consacré à l’économie se veut une boussole économique pour un monde nouveau dont l’auteur postule l’existence après l’effondrement qui vient. Il commence par une remise en cause de l’économie néoclassique, encore dominante, qui est tributaire d’un modèle mécaniste périmé car ses postulats sont antérieurs à la thermodynamique et à la science écologique. Parmi les dissidents de la science économique, le premier qu’il cite est Nicholas Georgescu-Roegen, mais il s’attarde à examiner ses apports au travers de deux de ses disciples hétérodoxes, Herman Daly et Charles A.S. Hall, et particulièrement au travers de ce dernier. De ce fait, il se concentre sur les problèmes énergétiques à l’échelle de la planète et tend à sous-estimer les problèmes des autres ressources matérielles qui, chez Georgescu-Roegen sont tout aussi importants quant à leur accessibilité et à leur dissipation.  Toutefois, pour Herman Daly, Charles S.A. Hall et Yves Cochet, “l’économie est un sous-système enchassé (embedded) dans le système primaire fini et non croissant de la planète Terre”, ce qui est bien un des fondements de la pensée de Georgescu-Roegen.

Yves Cochet se fonde sur les analyses de ce dernier et de René Passet pour opter résolument en faveur de la décroissance. Mais il omet totalement de développer le rôle clé que joue l’entropie dans la conception bioéconomique de Georges-Roegen qui seule rend compte de la flèche du temps et de l’impossibilité de prédire l’avenir.

Le quatrième chapitre consacrée aux prémices de l’effondrement : la crise de 2008. Yves Cochet attribue la cause première de cette crise à la hausse du cours du baril de pétrole à New York.  Viennent ensuite aux Etats-Unis, les défauts de remboursement des ménages, les défauts de remboursements des banques, la titrisation des emprunts immobiliers, l’immense dette des EEUU. Pourtant, c’est dans ce chapitre que l’auteur rend justice aux matières premières autres que le pétrole dont dépendent nos sociétés industrielles. Ces métaux et métalloïdes, extraits le plus souvent dans des mines, sont absolument nécessaires aux sociétés industrielles. “Les profils temporels de production des grandes mines du monde ressemblent à la courbe en cloche de la production de pétrole : cela croît pendant un certain temps jusqu’à atteindre un maximum, avant de décroître inexorablement.”

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La deuxième partie de l’ouvrage, intitulé “La fin du monde tel que nous le connaissons”, qui porte sur l’effondrement et ses suites, est de loin la partie de l’ouvrage où l’auteur prend le plus de risques car il conjecture un effondrement mondial dramatique prochain et inévitable, dont les causes sont plurielles, qui peut donc s’amorcer dans des circonstances fort diverses et donner lieu à des scénarios multiples et dissemblables. Pour lui, il s’agit d’un événement sans précédent pour l’espèce humaine, qui pourrait d’ailleurs aboutir à sa disparition, mais dont un seul événement du passé peut donner une idée, à savoir la survenue de la peste noire en Europe en 1348 qui réduisit en cinq ans d’un tiers la population européenne.

Nous nous proposons de citer ci-après de larges passages de ce chapitre afin d’éviter autant que faire se peut de mésinterpréter ses conjectures.

“La période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécu l’humanité en si peu de temps. A quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), et le début d’une renaissance (2040-2050). (8)

Mais, comment expliquer que rien ne puisse prévenir pareil désastre ? “Paradoxalement, alors que l’effondrement se compose d’événements qui sont tous d’origine anthropique, les humains, quelle que soit leur situation de pouvoir, ne peuvent plus modifier que marginalement la trajectoire fatale qui y conduit. En effet, au-delà de la profonde perturbation de la dynamique des grands cycles naturels du système Terre, une autre cause parallèle, purement psychologique, renforce cette avancée vers l’effondrement. Il s’agit du système de croyances actuellement prédominant dans le monde : le modèle libéral-productiviste. Cette idéologie est si prégnante, si invasive, qu’aucun assemblage alternatif de croyances ne parvient à le remplacer tant que ne s’est pas produit l’événement exceptionnel de l’effondrement imminent, dû au triple crunch énergétique, climatique et alimentaire.” (9)

Pour Yves Cochet, les scénarios de l’effondrement sont légion : Ce pourrait être “une tension internationale aboutissant à l’utilisation d’armes nucléaires, rayant de la carte plusieurs grandes villes du monde, tandis qu’un nuage de poussières et de cendres envahira l’atmosphère pendant des années et que l’amincissement de la couche d’ozone conduira les humains à être brûlés par les UV, la diminution du flux solaire ayant en parallèle un impact catastrophique sur les cultures.”  Ce pourrait être aussi “une souche virulente aussi mortelle qu’Ebola et aussi contagieuse que la grippe” se propageant rapidement au monde entier sans qu’une réponse sanitaire puisse lui être opposée. Ce pourrait être encore “le franchissement d’un seuil de raréfaction des pollinisateurs sous l’effet conjoint de la transformation des habitats, de l’excès de pesticides et de la prolifération d’espèces invasives” qui ferait “chuter brusquement la production agricole, provoquant des famines massives”. On pourrait concevoir que l’amorce en soit “le déclin accéléré de l’approvisionnement en pétrole après le passage du Pic Hubbert”(10) mondial provoquant “une panique sur les marchés des matières premières et une pénurie de carburants, dont les conséquences se diffuseraient bientôt aux autres volets cruciaux de l’économie mondiale : la fourniture d’électricité, les communications, les transports, l’eau courante et les services régaliens des Etats.” Ce pourrait être aussi “un nouveau choc systémique global de très grande ampleur au sein du système bancaire, monétaire et de crédits” qui prolongerait “ses effets dans les chaînes de production mondiale de biens et de services, par contagion croisée intensifiante entre le système financier et les réseaux de production et de commerce”. Ce pourrait être encore “un relargage massif et brusque de méthane dans l’atmosphère dû à la fonte des pergélisols arctiques et sibériens ou à la libération des hydrates de méthane sous-marins, au point que la température moyenne de la Terre augmentera de plus de 1 °C en quelques années”. L’effondrement pourrait être causé par “l’explosion d’une bombe thermonucléaire à haute altitude au-dessus de territoires cruciaux comme les Etats-Unis d’Amérique ou de l’Europe” qui créerait “une impulsion électromagnétique capable de paralyser toute l’alimentation électrique du continent pendant plusieurs mois”. Ou bien, “le basculement dans la mer d’Amundsen des glaciers de Pine Island”, en Antarctique, entraînant ”une montée du niveau de la mer de 3 mètres, submergeant toutes les villes côtières de la planète”. Ou encore, “le brusque arrêt du Gulf Stream marquant la fin de l’Europe tempérée”. Ou enfin, “la déforestation rapide pour pallier le manque d’énergies fossiles en déplétion accélérée” antraînant “la chute de la civilisation occidentale par pénurie de bois.” (11) Pour l’auteur, cette liste n’est d’ailleurs nullement exhaustive !

Une fois amorcé l’effondrement se traduira en d’innombrables troubles. “Hélas, il est à craindre que les trois raisons majeures qui, historiquement, ont fait baisser le nombre d’humains se combineront pendant ce sombre futur : les guerres, les épidémies et les famines”. (12) Et voici ce que Yves Cochet conjecture quant à l’effet de l’effondrement sur les populations humaines : “Notre hypothèse est que moins de la moitié de ces populations survivra, soit environ trois milliards d’êtres humains sur terre et une trentaine de millions sur le territoire actuel de la France”. (13) On comprend que l’auteur avoue avoir rédigé cet ouvrage d’une main tremblante ! (14) Dans cet ouvrage, l’auteur parle beaucoup de la mort d’innombrables humains, il traite aussi du traumatisme des survivants mais, sauf erreur, il n’évoque jamais les indicibles souffrances des uns et des autres non plus que celles des animaux.

Après une période de chaos, pendant laquelle les restes de l’ancien monde, ses Etats et ses institutions internationales, auront disparu, la société s’organisera en biorégions politiques qui ne seront pas nécessairement isolées ni indépendantes les unes des autres, un peu à l’image peut-être de ce que furent les cités-Etats germaniques ou italiennes du XVIIIe siècle.

Le territoire actuel de la France métropolitaine sera divisé en lieux sûrs, les biorégions, et en zones abandonnées – nous y reviendrons. Chaque biorégion constituera un micro-Etat simple muni d’une assemblée et d’un gouvernement, lequel détiendra le monopole de la violence physique légitime. (15)

“Si l’effondrement systémique mondial imminent n’entraîne pas la disparition de l’espèce humaine, les habitants de la France dans la seconde moitié du XXIe siècle pourraient bénéficier de trois sources principales d’énergies renouvelables thermiques, produites localement : le bois de chauffage, le charbon de bois et le biogaz.” (16) La consommation sera régulée par un rationnement généralisé. L’alimentation sera plus végétale, plus locale et plus saisonnière. La mobilité sera tributaire de la marche à pied, de la bicyclette, de la traction animale, de la voile et des embarcations à rames. Il est possible qu’on restaure un système de voies ferrées avec des locomotives rudimentaires à vapeur, alimentées au charbon de bois ainsi que des trains de draisines à pédalier et/ou à voile. Dans ces sociétés du futur, il n’y aura pas de production d’électricité et donc pas d’appareillages électriques. L’auteur semble admettre que la production de bicyclette n’est guère envisageable dans pareil environnement. Il préconise donc d’“anticiper dès aujourd’hui la fabrication massive de bicyclettes afin d’en disposer en abondance en 2050” ! (17)

En revanche, le sort des centrales nucléaires vouées à l’abandon posera un problème dont l’auteur ne donne pas la solution. “Il se pourrait… que, lors de la débâcle des services, la sécurité et la sûreté des 450 réacteurs nucléaires existants dans le monde – dont 58 en France aujourd’hui – deviennent défaillantes par manque de personnel.” (18) C’est là un legs empoisonné aux générations futures qui devront bien le gérer. Il semble que les emplacements de ces centrales constitueront quelques-unes des zones abandonnées mentionnées par l’auteur aux côtés des biorégions.

L’apparition de cette utopie écologiste au terme de l’apocalypse laisse rêveur. Comment penser que les drames inouïs endurés par les humains pendant l’effondrement ne les aura pas gravement traumatisés et rendus asociaux et encore plus violents plutôt que de les avoir purgés de leurs passions pour la puissance, la domination et la compétition ?

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La fin du livre d’Yves Cochet nous semble d’intérêt très inégal. La troisième partie intitulée “Après l’effondrement” est un peu en porte-à-faux parce que l’auteur n’écrit pas après l’effondrement mais bien avant. La quatrième partie intitulée “Le déni de l’effondrement aujourd’hui” est autrement passionnant ainsi d’ailleurs que le chapitre intitulé “Quelques controverses” qui lui est lié.

L’auteur évoque les “cris d’alarme” lancés ces derniers temps par des personnalités scientifiques, les “marches pour le climat” organisées dans de nombreux pays par des jeunes qui s’inquiètent du monde dont ils vont hériter et qui réclament diverses actions de l’Etat ou des Etats, en croyant encore pouvoir éviter l’effondrement global.

A ces initiatives alarmistes, respectables certes, mais désuètes, il oppose les prises de positions catastrophistes de plusieurs auteurs, dans le nouveau cadre “anthropocénique”, (19) ainsi que leurs premières propositions ou tentatives d’action. Lui-même se présente comme catastrophiste en précisant bien qu’il ne peut pas prouver l’imminence de la catastrophe, mais seulement son extrême probabilité. “Il existe – écrit-il – une rupture ontologique, épistémologique et politique entre un scénario alarmiste quelconque et un scénario catastrophiste.” (20)

S’inspirant de Günther Anders, Yves Cochet écrit : “l’effondrement global ne peut être saisi dans toute son ampleur ni affronté proportionnellement, parce que son immensité dépasse les capacités cognitives de l’esprit humain. Il s’agit d’un phénomène supraliminaire, supérieur à tout ce que le processus d’hominisation a connu depuis un million d’années.” (21)

Parmi les catastrophistes, c’est dans la mouvance des tenants de l’anthropocène qu’il trouve les discours et les comportements les plus prometteurs. Rappelons que le terme d’anthropocène vient d’un article des géologues Paul Crutzen et F. Stoermer datant de 2000. (22) Selon ces auteurs, depuis que l’impact de l’espèce humaine sur le système Terre revêt une dimension géologique mesurable, il sied de ne plus parler d’holocène mais bien d’anthropocène. Certes, la date à laquelle l’anthropocène a succédé à l’holocène fait débat mais, pour Yves Cochet, qu’on choisisse le milieu du XIXe ou celui du XXe siècle, elle signale le triomphe de l’industrialisation du monde. Et de citer un article signé par le spécialiste américain du changement climatique Will Steffen qui, parlant de l’origine historique de l’anthropocène écrit : “C’est une défaillance politique, un choix opéré pendant le XIXe siècle européen : le choix du feu.” (23)

Face aux prévisions catastrophistes, Yves Cochet dénonce l’indifférence et l’immobilisme des sciences humaines et sociales (SHS) et particulièrement de la science politique. “Toutes les SHS sont « humanistes », au sens où l’anthropocentrisme est la valeur suprême : Ni les non-humains ni les écosystèmes ou l’écosphère ne sont pris en compte pour eux-mêmes ou en relation partenariale avec les humains.” (24)

Certes, parmi les catastrophistes même acquis à la notion d’anthropocène, certains mettent leurs espoirs dans des procédés technologiques de très grande ampleur relevant de ce que l’on appelle la géo-ingénierie. “Le dérèglement climatique devenant de plus en plus sensible et terrible, il est probable que ce seront les populations elles-mêmes qui réclameront la mise en œuvre des technologies globales de géo-ingénierie, en une sorte de dernier recours pour retrouver des situations météorologiques moins extrêmes. Un élan vers le pire.” (25)

Le catastrophisme d’Yves Cochet qui postule un effondrement possible dès 2020 et certain avant 2030 a comme première conséquence éthique de l’amener “à tout faire pour minimiser le nombre de morts. J’insiste : s’il m’était donné d’influencer les comportements afin que le nombre de morts des années 2020 soit de 49% de la population mondiale plutôt que de 50%, je serais en droit d’être fier.” (25)

Mais, dans l’ordre politique, son action s’oriente vers la promotion d’actions locales visant à permettre la survie du plus grand nombre possible dans les biorégions à venir.

Hormis cela, elle consiste aussi à propager sa vision, certes assez terrifiante, de l’avenir ce qu’il fait notamment au moyen de l’Institut Momentum fondée en 2011 par Agnès Sinaï, une spécialiste de la décroissance, et qu’il préside actuellement.

Que dire de pareil catastrophisme sinon que, paradoxalement, il est relativement optimiste puisqu’il conjecture une renaissance de l’humanité dans quelques décennies ?

Toutefois, l’auteur passe comme chats sur braises sur le problème du devenir des centrales nucléaires et des déchets radioactifs dont la dangerosité est malheureusement fort durable. Et puis, dans la mesure où son rêve austère de microrégions désindustrialisées est tributaire de bicyclettes importées de notre monde industriel, il nous paraît, sur ce point en tout cas, peu conséquent et peu crédible.

(1) Meadows, Donella H., Meadows, Dennis L., Randers, Jørgen, Behrens, William W., III, The Limits to Growth: A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, A Potomac Associates Book, 1972. Traduction française par Janine Delaunay, Halte à la croissance, Les limites à la croissance, Collection Ecologie Fayard, Paris 1972.

(2) Pablo Servigne et Rapahaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Editions du Seuil, Collection Anthropocène, 299 pages. Ce livre, comme celui d’Yves Cochet, est marqué par l’ouvrage de Joseph Tainter, The Collapse of Complex Societies, Cambridge, Cambridge University Press, 1988.

(3)  Ivo Rens et Jacques Grinevald, “Réflexions sur le catastrophisme actuel, en Pour une histoire qualitative”, Etudes offertes à Sven Stelling Michaud, Presses universitaires romandes, Genève, 1975, p. 283 à 321.

Ivo Rens, “Remarques sur la clôture du temps dans le monachisme médiéval et dans le mouvement écologique contemporain”, Rapport présenté au Xème Congrès mondial de l’Association internationale de science politique à Edimbourg en août 1976, Res Publica , Bruxelles, 1977, p.135 à 146.

(4) Gunther Anders, est notamment l’auteur de Hiroshima ist überall, 1995, Hiroshima est partout, Le Seuil, Paris, 2008 et Die Antiquiertheit des Menschen, Band 1, 1956, Band 2, 1980, L’Obsolescence de l’homme, t. 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, éditions Ivrea et éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002, t. 2. L’Obsolescence de l’homme, t. 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, Éditions Fario, 2011.

(5) Nicholas Georgescu-Roegen est notamment l’auteur de The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, Cambridge, Massachussetts, 1974 et de Demain la décroissance, Entropie, Ecologie, Economie, Editions Pierre-Marcel Favre, Lausanne, 1979.

(6) Comme celles du passage de l’eau de l’état liquide à l’état solide ou à l’état gazeux.

(7) Pour ces auteurs, les rapports sociaux ont une dimension intersubjective, fondée sur la spécularité des relations avec l’autre. Le terme spéculaire vient du latin spécularis qui signifie “en miroir”.

(8) Yves Cochet, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, 2019, p.115.

(9) Ibidem, p.116.

(10)  Marion King Hubbert a été le premier géologue à formaliser en 1956 une théorie du pic pétrolier en se focalisant sur la production américaine. Ici, il s’agit du pic de la production mondiale sur une courbe en cloche.

(11) Yves Cochet, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, 2019, p. 125.

(12) Ibidem, p. 122.

(13) Ibidem, pp. 125,6.

(14) Ibidem, p.120.

(15) Ibidem, p. 127.

(16) Ibidem, p. 130.

(17) Ibidem, p. 143.

(18) Ibidem, p. 134.

(19) Will Steffen et al., Global Change and the Earth System, 2003; Antony D. Barnosky, Elizabeth Hadly et al. “Approaching a state shift in Earth’s Biosphere”, Nature, June 7, 2012; Wille Steffen, Katherine Richardson, Johan Rockström et al. “Planetary Boundries: Guiding Human Development on a Changing Planet”, Science, February 13, 2015, Clive Hamilton, “The Anthropocene as Rupture” The Anthropocene Review, February 22, 2016.

(20) Ibidem, p. 200.

(21)  Ibidem, p. 198.

(22)  Paul J. Crutzen et Eugene F. Stoermer,  “The “Anthropocene” , p. 17-18. IGBP, 2000.

(23) Ibidem, p. 230. Will Steffen et al. “The Trajectory of the Anthropocene: The Great Acceleration”, The Anthropocene Review, No 2, 2015, pp. 81-98.

(24) Ibidem, p 207.

(25) Ibidem, p. 231.

(26) Ibidem, p. 222.

  

Serpents, tortues, oiseaux ou hippocampes… le marché florissant des animaux sauvages en Occident

Marie Sigaud

Postdoctoral research fellow, Kyoto University

Source : The Conversation

3 juin 2020

https://theconversation.com/serpents-tortues-oiseaux-ou-hippocampes-le-marche-florissant-des-animaux-sauvages-en-occident-137794?utm_medium=email&utm_campaign=La%20lettre%20de%20The%20Conversation%20France%20du%203%20juin%202020%20-%201640515768&utm_content=La%20lettre%20de%20The%20Conversation%20France%20du%203%20juin%202020%20-%201640515768+CID_78b5ae9442bac4e05b889364d2d48ba2&utm_source=campaign_monitor_fr&utm_term=Serpents%20tortues%20oiseaux%20ou%20hippocampes%20le%20march%20florissant%20des%20animaux%20sauvages%20en%20Occident

 

La crise sanitaire a remis sous les projecteurs les enjeux liés au commerce des animaux sauvages, une pratique très ancienne dans la plupart des sociétés humaines. Le commerce de l’ivoire a précédé celui de l’or, les pharaons s’affichaient déjà au côté d’espèces exotiques, et le commerce d’animaux pour alimenter les arènes romaines a mené à l’extinction locale de nombreuses espèces.

Loin d’être en perte de vitesse, ces échanges représentent désormais une menace majeure pour la biodiversité, posent d’importants problèmes de santé publique et soulèvent des questions éthiques légitimes sur la souffrance animale.

Contrairement à certaines idées reçues, le commerce international d’animaux sauvages n’est pas interdit et ne se limite pas à quelques espèces emblématiques. Il représente une manne financière très importante avoisinant chaque année les 100 milliards de dollars. Le commerce illégal représente environ un quart de ce montant, soit au moins 7 à 23 milliards de dollars. Il est aussi rentable voire plus que le trafic de drogues ou d’armes.

Un commerce à l’évolution rapide

Chaque année, des millions d’individus appartenant à des milliers d’espèces de mammifères, d’oiseaux, de reptiles, d’amphibiens mais aussi de poissons, de coraux, de coquillages et autres invertébrés sont commercialisés pour répondre à une demande toujours grandissante à l’échelle mondiale.

Les animaux sauvages sont commercialisés pour leurs produits dérivés (fourrure, corne, peau, carapace, etc.) comme nourriture luxueuse, pour leurs propriétés pharmaceutiques supposées ou encore comme animaux de compagnie. On entend par animal sauvage tout individu qui n’appartient pas à une espèce domestique et qui a été prélevé directement dans la nature ou élevé en captivité, sachant que la frontière entre les deux est souvent floue.

Loris lent de Java (Nycticebus javanicus), espèce en danger critique d’extinction offert à a la vente comme animal de compagnie sur un marché indonésien. Cette espèce fait l’objet d’un trafic vers différents pays dont les États-Unis, le Canada, la Russie ou le Japon. Abbullah Langgeng

Ce marché évolue très rapidement en réponse aux nouvelles demandes. Par exemple, la demande en Calao à casque rond (Rhinoplax vigil) – dont le casque est prisé comme support d’artisanat – a drastiquement augmenté en l’espace de quelques années, faisant passer cette espèce d’un risque mineur à un danger critique d’extinction.

Les espèces nouvellement décrites par les scientifiques peuvent se retrouver sur le marché international avant même de bénéficier d’un statut de protection, comme cette petite tortue indonésienne (Chelodina mccordi) qui a aujourd’hui quasiment disparu de son milieu naturel.

Les pays occidentaux grands importateurs

Les médias ont largement traité des marchés aux animaux chinois, présentés comme des repoussoirs, oubliant que les pays occidentaux sont aussi de gros consommateurs d’animaux sauvages, destinés notamment au marché d’animaux de compagnie de plus en plus exotiques.

Les chiffres sont présentés pour l’ensemble des 27 pays de l’Union Européenne et le Royaume-Uni, et pour la Chine et Hong Kong. Ces chiffres concernent les espèces d’oiseaux, de reptiles, de mammifères, d’amphibiens, d’Anthozoaires (coraux et anémones) et de poissons (Actinoptérygiens) inscrits à la CITES. Sigaud d’après les données tirées de la CITES Trade Database

L’Europe importe légalement chaque année pour des dizaines de milliards de dollars d’animaux sauvages et de leurs produits. Ces 10 dernières années, la France a par exemple importé vivants plus de 40 000 tortues russes (Testudo horsfieldii) et près de 25 000 hippocampes dorés (Hippocampus kuda), deux espèces classées vulnérables face au risque d’extinction.

Avec plus de 1,5 milliard d’animaux importés entre 2000 et 2006, les États-Unis sont les plus gros importateurs d’animaux sauvages vivants dont la grande majorité sont destinés au marché des animaux de compagnie.

Près de 15 millions d’iguanes verts ont été importés aux USA depuis la création de la CITES et au moins 800 000 foyers possèdent un serpent aux États-Unis. Ce sont a minima 40 millions de reptiles (toutes espèces confondues) qui ont été échangés légalement dans le monde ces 15 dernières années, l’espèce la plus exportée légalement d’Afrique étant le python royal (Python regius).

Par ailleurs, le Japon a importé, toujours légalement, plus de 260 000 oiseaux vivants appartenant à 362 espèces entre 2005 et 2015.

Les règles hétérogènes d’un marché globalisé

Ce commerce est particulièrement difficile à contrôler. D’abord parce que l’aire de répartition d’une espèce peut chevaucher plusieurs pays qui ne vont pas forcément adopter les mêmes mesures de protection. Une espèce peut aussi être en danger d’extinction et ne pas faire l’objet d’une réglementation de son commerce international.

Enfin, une espèce peut être protégée dans son aire de répartition, interdite de commerce international, tout en étant légalement commercialisée dans un pays consommateur. Ainsi, les éléphants sont protégés dans la plupart des pays et le commerce international de leur ivoire est l’objet d’un moratoire depuis 1989.

Pourtant, sur le territoire japonais le commerce d’ivoire est légal. De la même manière, jusqu’à très récemment le commerce de pangolins n’était pas interdit en Chine, bien que les 8 espèces de pangolins soient parmi les plus trafiquées au monde depuis des années et interdites de commerce international depuis 2017 (certaines depuis 2000). Le Gabon, pourtant investi dans la protection de son patrimoine naturel, vient à peine d’inscrire (le 31 mars 2020) toutes les espèces de pangolins sur sa liste d’espèces protégées.

Deux classifications internationales différentes

La convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) est un cadre légal juridiquement contraignant, entré en vigueur en 1975 qui réglemente le commerce international des espèces sauvages pour éviter leur surexploitation et leur disparition dans le milieu naturel. Elle compte aujourd’hui 183 pays signataires.

Les espèces inscrites à la CITES sont classées selon le niveau de risque que leur fait encourir le commerce international. En annexe I figurent les espèces les plus menacées dont le commerce international est interdit. En annexe II figurent les espèces qui ne sont pas encore considérées en danger d’extinction mais qui pourraient le devenir si leur commerce n’était pas contrôlé.

Actuellement, la grande majorité des 5 800 espèces animales inscrites à la CITES sont classées en annexe II, et seulement 11 % en annexe I. La liste des espèces inscrites à la CITES est actualisée tous les 2 ou 3 ans seulement.

Chiffres représentant l’ensemble des pays de l’Union européenne et le Royaume-Uni. Ils indiquent au sein de l’Union européenne et du Royaume-Uni le pays qui importe le plus d’individus de cette espèce. Sigaud d’après les données de la CITES Trade Database et de la liste rouge UICN

En parallèle de la CITES, la liste rouge de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) est l’inventaire mondial de l’état de conservation global des espèces sauvages et constitue à ce jour l’outil de référence le plus complet pour connaître le niveau des menaces sur les espèces.

Malheureusement, cette liste ne confère aucune protection légale. Elle compte actuellement 116 177 espèces sur les 1,8 million connues et indique qu’une espèce de mammifères sur quatre, un oiseau sur huit, et plus d’un amphibien sur trois sont menacés d’extinction.

Des centaines d’espèces classées en danger d’extinction ou vulnérables selon la liste rouge UICN ne bénéficient d’aucune protection par la CITES. Il faut en moyenne dix ans pour qu’une espèce classée menacée d’extinction par l’UICN soit inscrite en annexe de la CITES.

Un système de contrôles peu efficace

Les signataires de la CITES doivent notamment mettre en place un organe scientifique chargé d’évaluer le risque que le commerce international fait peser sur les espèces inscrites à la CITES présentes sur leur territoire. Ils assurent également la délivrance des permis et les contrôles. Ce sont des tâches lourdes et complexes à assurer, même pour les pays les plus riches.

Entre 2000 et 2006, plus de la moitié des animaux vivants importés aux États-Unis étaient identifiés par les douanes au niveau le plus basique (par ex. mammifères, oiseaux, reptiles ou amphibiens), et seulement 14 % au niveau de l’espèce. De plus, beaucoup d’espèces listées proviennent de pays riches en biodiversité où la gouvernance est faible et la corruption omniprésente. Certains observateurs s’interrogent même sur l’efficacité de la CITES pour contrôler le commerce international.

À l’heure actuelle, l’absence de cohérence et de moyens mis en œuvre pour contrôler le commerce des animaux sauvages a des conséquences sanitaires et environnementales majeures. Une prise de conscience de l’ampleur de ce marché (y compris en Europe) est plus que jamais nécessaire. Il est urgent d’améliorer la réglementation et les contrôles à l’échelle nationale et internationale, et de mener des campagnes de sensibilisation auprès d’un large public afin de diminuer drastiquement et durablement la demande en animaux sauvages sous toutes ses formes.

 

Biodiversité : il faudra tirer les conséquences de cette crise

Tribune Covid-19

par Sébastien Moncorps

https://uicn.fr/tribune-biodiversite-il-faudra-tirer-les-consequences-de-cette-crise/

 

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Sébastien Moncorps, Directeur du Comité français de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), craint une “démobilisation sur les enjeux de biodiversité” avec la crise sanitaire actuelle. Or, plaide-t-il, la pandémie devrait justement être considérée comme une nouvelle alerte.

Le Congrès mondial de la nature l’UICN qui devait se tenir en juin 2020 à Marseille vient d’être officiellement reporté du 7 au 15 janvier 2021. Cet événement rassemblera toute la communauté internationale de la conservation de la nature pour relancer la mobilisation en faveur de la biodiversité et enrayer son déclin alarmant. Les 1 300 organisations membres de l’Union Internationale pour la conservation de la nature, son réseau de plus de 15 000 experts, ainsi que de nombreux autres acteurs (Etats, agences de l’ONU, associations, institutions scientifiques, entreprises, collectivités…) y sont attendus pour débattre des enjeux et proposer des solutions.

Le congrès sera suivi de la COP15 Biodiversité en Chine, dont le report a également été annoncé, qui va dresser le bilan des actions engagées sur les 10 dernières années et adopter le nouveau cadre mondial de la biodiversité pour les 10 prochaines. Ces deux événements internationaux, en France et en Chine, sont une opportunité exceptionnelle de fixer un cap ambitieux et des mesures opérationnelles pour protéger la nature.

“Le virus illustre les dangers de la surexploitation des espèces sauvages”

Avec la crise sanitaire actuelle, un risque de démobilisation sur les enjeux de biodiversité pourrait arriver et les reléguer en arrière-plan des priorités internationales et nationales. Cependant le Congrès mondial de l’UICN et la COP15 sont plus que jamais nécessaires pour agir pour une planète plus saine et plus durable!

L’épidémie mondiale du Covid-19 trouve en effet son origine dans les pressions que nous exerçons sur la biodiversité. Le virus a émergé depuis un marché de Wuhan en Chine en mettant en contact des animaux sauvages, des animaux domestiques et la population humaine. Il est vraisemblablement issu d’une recombinaison virale impliquant plusieurs hôtes sauvages, parmi lesquels des chauves-souris et des pangolins. Il illustre les dangers de la surexploitation des espèces sauvages, considérée comme la 2e grande cause de disparition de la biodiversité dans le monde, à la fois pour la survie des espèces elles-mêmes et pour les humains.

Toutes les espèces de pangolins (4 asiatiques et 4 africaines) figurent dans la liste rouge des espèces menacées de l’UICN et font l’objet d’un braconnage et d’un trafic intenses malgré leur inscription à l’annexe 1 de la convention de Washington (CITES) interdisant leur commerce international. On estime que plus de 200.000 individus sont braconnés chaque année dans le monde.

“C’est une nouvelle alerte sur le lien entre crise de la biodiversité et crise sanitaire”

C’est une nouvelle alerte, ici sans précédent, sur le lien entre crise de la biodiversité et crise sanitaire puisque de précédentes épidémies (Ebola, le SRAS ou la grippe aviaire) avaient aussi trouvé leur origine dans les atteintes à la biodiversité. La dégradation des milieux naturels et le trafic illégal favorisent les contacts avec les espèces sauvages, et donc la transmission de pathogènes aux humains, et déstabilisent le fonctionnement des écosystèmes. La mondialisation de nos échanges et les élevages intensifs accentuent aussi les risques d’apparition et de propagation de maladies.

A l’inverse, des écosystèmes préservés et diversifiés permettent d’avoir un système plus résilient et plus régulé. L’Evaluation des écosystèmes pour le Millénaire publié en 2005 par l’ONU indiquait déjà que l’érosion des écosystèmes pourrait entraîner une augmentation des maladies existantes ainsi qu’un risque accru de nouvelles maladies émergentes. Il montrait aussi tous les services que nous rendent les écosystèmes pour notre santé, la régulation du climat, la pollinisation des cultures et bien d’autres.

Il faudra tirer les conséquences de cette crise en intégrant pleinement ses liens avec la dégradation de la nature. La mobilisation engagée pour la protection de la biodiversité en 2020 doit donc impérativement se poursuivre car elle est indispensable au bien-être humain et à une planète plus durable.”

Déclaration de l’UICN sur la pandémie de COVID-19 (*)

14 avril 2020

Source : https://www.iucn.org/fr/news/secretariat/202004/declaration-de-luicn-sur-la-pandemie-de-covid-19

Alors que le monde entier continue de lutter contre la pandémie de COVID-19, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) souhaite exprimer sa solidarité envers toutes les personnes déjà directement touchées par le virus dans le monde. Nos pensées vont à toutes les populations vulnérables, en particulier celles souffrant déjà des ravages de la dégradation environnementale, dont beaucoup ne disposent que d’un accès limité à des soins de santé adéquats pour des raisons financières ou géographiques.

L’Union reste pleinement attachée à la santé et à la sécurité de ses employés et de ses Membres, et nous avons pris des mesures drastiques pour les protéger. Nous sommes aux côtés des 1 400 Membres et des plus de 17 000 experts bénévoles des Commissions de l’UICN, dans presque tous les pays du monde. Nous saluons les nombreux héros de l’environnement et peuples autochtones qui continuent leur travail, en première ligne de la conservation, en ces temps difficiles.

L’UICN réitère son engagement à conserver la nature pour une planète et des personnes en bonne santé. Nous continuons d’aider les communautés en ces temps incertains, tout en intensifiant les domaines de travail qui nous aideront à comprendre et à aborder les facteurs sous-jacents des maladies découlant de contacts entre les humains et la faune ou le bétail, connues sous le nom de zoonoses. De nombreux programmes, Membres et Commissions de l’UICN travaillent déjà sur des questions qui nous aideront à mieux comprendre cette crise et à nous en relever. La Commission pour la survie des espèces et la Commission sur la gestion des écosystèmes de l’UICN travaillent à améliorer rapidement notre compréhension de la façon dont ces transferts d’agents pathogènes ont lieu au cours d’activités humaines, telles que le commerce illégal d’espèces sauvages et le changement d’utilisation des terres.

Le changement d’utilisation des terres est un facteur clé des maladies zoonotiques émergentes. La déforestation, la fragmentation des habitats et l’expansion des frontières agricoles augmentent les contacts entre les humains et les autres animaux, augmentant potentiellement les chances d’apparition et de propagation de zoonoses. C’est pourquoi les aires protégées et le droit de l’environnement doivent faire partie de notre stratégie mondiale pour réduire ou prévenir les futures épidémies. En comprenant les conséquences des activités humaines conduisant à la propagation des maladies zoonotiques, nous pourrons nous assurer que nous reconstruisons de manière réfléchie, et communiquer clairement des remèdes efficaces à long terme à des acteurs allant de décideurs politiques aux communautés locales.

Une crise, surtout de cette intensité, inspire la réflexion et soulève des questions difficiles. Au-delà de la tragédie humaine, la relation de l’humanité avec le monde naturel et l’impact de nos activités ont reçu une attention considérable. Face à la catastrophe économique résultant de l’arrêt soudain et drastique de nos activités, beaucoup ont fait remarquer que, au-delà de la tragédie humaine, notre empreinte sur la planète a temporairement diminué. Pas de doute, cela est un signe que nous sommes capables de faire les choses différemment, mais considérer cela comme un résultat positif serait une grave erreur. Le coût a été et sera énorme en termes de pertes d’emplois, de difficultés et de souffrances. En outre, il est clair que l’épidémie de la COVID-19 apporte également de nouvelles menaces pour les peuples autochtones et les communautés rurales, ainsi qu’une exacerbation de la violence, en particulier contre les femmes et les filles, les conditions de quarantaine faisant des foyers à risque des lieux encore plus dangereux.

Nous pouvons reconstruire, mais faisons-le plus intelligemment. En tant que communauté, nous avons souvent parlé de la nécessité d’un changement transformationnel. Travaillons ensemble, dès maintenant, pour nous assurer que nous suivrons une voie réfléchie et durable. L’UICN continuera de s’engager avec les femmes et les hommes de toutes les communautés pour élaborer et mettre en œuvre des solutions sûres et équitables.

Des gens, dans le monde entier, en particulier ceux en première ligne de la lutte contre cette pandémie, continuent d’aller travailler, mettant souvent leur vie en danger afin que d’autres puissent être pris en charge, protégés et disposer d’un accès continu aux aliments et aux autres besoins vitaux. Les progrès technologiques qui ont marqué ces dernières décennies permettent aujourd’hui à beaucoup d’autres, en particulier dans les centres urbains, de travailler à domicile. Ils assistent aux mêmes réunions qu’ils le feraient au bureau ou à l’autre bout du monde, et produisent des résultats similaires. Ils conduisent moins, volent moins, polluent moins.

Afin de tirer une leçon de la tragédie en cours, nous devrions tous nous engager à revoir notre façon de travailler. Nous devrions analyser comment réduire notre empreinte sur le monde naturel en continuant à utiliser les outils que nous utilisons actuellement. Nous pouvons nous fixer des objectifs pour voler et voyager moins, et rendre compte de nos progrès d’une manière transparente.

En tant que leader mondial dans la mise en œuvre et la coordination de recherches et de conseils politiques en matière d’environnement, l’UICN continuera de travailler avec ses Membres et ses réseaux pour vous apporter des idées essentielles et des enseignements. Nous restons attachés à notre puissante Union, à notre mission de développement durable et à travailler ensemble pour assurer une planète saine, avec des personnes en bonne santé.

 

(*)https://www.fne.asso.fr/communiques/pour-que-vive-la-nature-le-guide-pour-agir-de-14

Péril sans précédent pour nos abeilles !

Tel est bien le sens du message que l’ONG Pollinis (https://www.pollinis.org/nous-connaitre/) qui combat depuis des années contre les constantes faiblesses des instances nationales, européennes et internationales face aux géants mondiaux de production des pesticides et fongicides rebaptisés par leurs puissants lobbys “produits phytosanitaires”.

A titre exceptionnel, nous reproduisons ci-après le dernier appel de Pollinis ainsi que la pétition qui l’accompagne.

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Il a fallu des années de bataille, les cris d’alarme d’apiculteurs, le soutien des meilleurs chercheurs et spécialistes de l’abeille en France et en Europe, et la mobilisation de centaines de milliers de citoyens…

…pour convaincre les députés européens d’adopter, en mars 2018, un texte réclamant la sauvegarde des abeilles locales européennes au patrimoine génétique si précieux, et la protection des conservatoires qui tentent de les préserver, dans l’intérêt de tous.

Mais depuis bientôt deux ans, la Commission européenne et les États membres, désormais en charge du dossier, refusent d’agir. 

À ce jour, nos abeilles locales sont extrêmement vulnérables. Elles ont besoin du soulèvement massif de toutes les personnes qui voudront bien prendre un petit peu de leur temps et agir pour les défendre.

 

La situation devient critique :

Installées depuis plus d’un million d’années sur tout le continent européen, les abeilles locales butinent sans relâche, saison après saison, siècle après siècle, les fleurs de nos campagnes, assurant la reproduction d’une grande partie des fruits et légumes consommés par des générations d’habitants.

C’est en partie grâce à leur travail acharné que nos paysages sont aujourd’hui riches de tant d’espèces et sous-espèces d’arbres, arbustes et autres plantes à fleurs qui forment les prairies d’Irlande, les forêts slovènes ou la garrigue typique des berges de la Méditerranée.

Aujourd’hui, ces pollinisateurs pourtant indispensables subissent de plein fouet le contrecoup des grands bouleversements contemporains…

Attaquées de toutes parts – par les pesticides déversés dans les champs qu’elles butinent, par la suppression au profit de la monoculture intensive des haies et des friches qui étaient autant de refuges et de réservoirs à fleurs sauvages, par les parasites et les agents infectieux qu’on retrouve désormais dans toutes les ruches de France et d’Europe (l’acarien Varroa destructor, le champignon Nosema ceranae, et d’autres virus, bactéries et champignons), par de nouvelles espèces prédatrices (comme le frelon asiatique) qu’elles ne savent pas combattre, par les changements climatiques –, nos abeilles sont vulnérables.

Mais ce n’est pas tout.

Pour faire face à la mortalité massive de leurs colonies et renouveler leurs cheptels disparus…

…un grand nombre d’apiculteurs désespérés ont recours à des reines importées de pays étrangers (Grèce, Malte, Chypre, mais aussi Chili, Argentine, Australie, Nouvelle-Zélande ou Chine…).

Voyageant par avion ou par camion sur de longues distances dans des petites boîtes, accompagnées de quelques ouvrières qui les assistent pour assurer leur survie, les reines arrivent fragilisées et affaiblissent la colonie sur laquelle elles sont appelées à régner.

Surtout, elles apportent avec elles un patrimoine génétique adapté à un environnement souvent très différent, à d’autres climats, d’autres fleurs et d’autres conditions de vie avec lesquelles elles ont co-évolué pendant des millénaires…

Ces abeilles ne sont pas adaptées à nos conditions locales, et naturellement décorrélées du calendrier des floraisons.

Elles nécessitent encore plus de soins et d’interventions de la part des apiculteurs, qui les nourrissent avec du sucre, ce qui ne permet pas à leur système immunitaire de se renforcer : aujourd’hui en France, la quantité de sucre utilisé pour le nourrissement des abeilles dépasse le poids de la récolte de miel.

C’est surréaliste !

Résultat : les colonies d’abeilles hybrides ou étrangères deviennent rapidement très fragiles, et résistent difficilement aux agressions extérieures – parasites, virus, produits chimiques, manque de diversité dans le pollen dont elles se nourrissent…

Il est probable que d’ici quelques années seulement, plus aucune abeille à miel ne soit capable de survivre sans intervention humainequ’on est loin des butineuses libres et sauvages, parfaitement autonomes, qu’elles ont été pendant des millénaires !

Peut-être pire encore :

Comme une reine abeille peut être fécondée dans la nature par au moins 15 ou 20 mâles qui n’hésitent pas pour cela à parcourir des dizaines de kilomètres pour la trouver, l’hybridation des abeilles locales avec des races d’abeilles importées s’accélère à une vitesse effrayante.

Dans certaines régions, les abeilles importées ou hybridées sont désormais majoritaires : vers les Pyrénées, en Alsace et en Bourgogne, dans le Jura…

Le phénomène touche tous les pays européens. Et le rythme des importations continue d’augmenter au fur et à mesure que les abeilles dépérissent plus rapidement : 5 % d’abeilles hybridées en 2007, 48 % en 2012… On atteint même 80 % dans certaines régions !

Une spirale infernale qui pourrait mener, selon les scientifiques, à une disparition irréversible de notre abeille locale d’ici 15 ans seulement.

Ce sont des millénaires d’adaptation génétique au climat local, aux plantes, aux fleurs des vergers et des potagers, aux parasites et aux prédateurs qui disparaîtraient avec elles…

Des abeilles irremplaçables, qui ont maintes fois révélé leurs capacités extraordinaires de résistance aux changements climatiques et au stress, et sur lesquelles nous devons pouvoir compter pour les générations futures…

…sont en train de succomber sous les coups répétés d’une agriculture toxique, d’une gestion des cultures aberrante, et des tentatives désespérées des apiculteurs pour sauver leur activité.

Nous avons vraiment BESOIN de nos abeilles locales.

L’abeille noire de Savoie, par exemple, sait particulièrement bien s’adapter aux conditions difficiles de la vie en montagne : rustique, économe, elle peut passer six mois sous la neige, quand les autres abeilles ont besoin d’être nourries artificiellement et en quantité avec des pains de sucre pour survivre à l’hiver.

L’abeille des Landes a adapté son cycle de butinage à l’apparition de la bruyère, au mois d’août, tandis que l’abeille normande butine les fleurs de pommier dès le mois d’avril…

Certains grands laboratoires se permettent déjà de séquencer ce capital génétique unique pour se l’approprier dans des banques génétiques, le breveter à leur avantage et le commercialiser le jour où l’on ne trouvera plus une seule abeille locale dans la nature ou dans nos ruches…

Cet intolérable accaparement de la nature au profit d’une poignée de grandes industries, ne peut être efficacement combattu qu’en protégeant à tout prix nos abeilles locales dans la nature, dans les milieux avec lesquels elles ont évolué !

C’est l’objectif de petits groupes d’apiculteurs engagés, de chercheurs et de passionnés de l’abeille de plus en plus nombreux, qui ont décidé d’agir pour protéger ce qu’il reste encore de colonies d’abeilles locales – en France, en Belgique, en Suisse, en Italie, au Royaume-Uni, au Danemark et un peu partout en Europe.

Ils ont monté des conservatoires, véritables sanctuaires où les abeilles locales peuvent continuer à évoluer et se reproduire naturellement, dans le respect de leur cycle de vie et de leur biologie, et dans la plus complète autonomie possible.

Dans ces conservatoires – que ce soit dans la vallée des Encombres en Savoie, au cœur des bocages de l’Orne, dans la forêt de Rambouillet en région parisienne, sur les monts rocheux des Cévennes ou près des volcans d’Auvergne en Combrailles, pour ne parler que de la France et des conservatoires soutenus et défendus par POLLINIS…

…les butineuses sont assurées de polliniser les plantes et fleurs locales avec lesquelles elles ont évolué depuis des millénaires.

Ces volontaires accomplissent au quotidien un travail magnifique, dramatiquement nécessaire pour TOUS : apiculteurs professionnels ou amateurs, naturalistes passionnés de « l’abeille pour l’abeille », ou simples citoyens.

À partir de ces petits paradis où l’abeille locale peut retrouver sa force et se reproduire, il sera peut-être possible de repeupler l’ensemble du territoire !

Mais ces conservatoires sont en danger : ils ont besoin de votre aide – et de celle du plus grand nombre de citoyens que nous arriverons à mobiliser à travers l’Europe.

Certains pays de l’UE ont déjà pris, à leur niveau, des mesures pour consacrer de petites zones de leur territoire à la protection de leurs précieuses abeilles locales. Mais en France, comme dans la plupart des pays européens… rien ou presque : il y a bien des arrêtés (communaux, ministériels, fédéraux…) qui listent les insectes protégés – on y trouve des papillons comme l’azuré du serpolet, l’apollon ou le sphinx de l’épilobe ; des coléoptères comme le grand capricorne ou la rosalie des Alpes ; une grande variété, hélas, de libellules (leucorrhines, cordulies…).

Mais pas d’abeilles.

Du fait de sa rencontre avec l’Homme, l’abeille qu’on trouvait pourtant à l’état naturel il y a quelques décennies encore, n’entre désormais plus dans la catégorie des espèces sauvages. 

Elle ne peut donc pas être protégée comme le sont les papillons par exemple…

Pour autant, elle n’entre pas non plus dans le cadre des animaux d’élevage protégés – comme le cabri créole, le porc de Bayeux ou la vache mirandaise par exemple.

Les abeilles locales sont victimes d’un vide administratif : elles n’entrent pas dans les cases des espèces considérées comme menacées.

Et il en va de même pour les conservatoires qui tentent coûte que coûte de les sauvegarder : aucun outil juridique ne leur permet de protéger leurs ruches contre l’intrusion d’abeilles importées et empêcher l’hybridation de leur cheptel.

C’est un combat de tous les jours pour ces apiculteurs courageux et déterminés à sauver ce qu’il reste encore d’abeilles locales sur le territoire.

À Belle-Île-en-mer, en Lozère, ou même dans les conservatoires d’Île-de-France ou d’Auvergne, soutenus par le CNRS, il ne se passe pas une année sans qu’une affaire d’intrusion de cheptel importé n’éclate :

il suffit de l’installation dans ces zones d’une seule ruche peuplée d’abeilles différentes pendant la période de fécondation pour anéantir tout ce travail de protection et de préservation.

Et à chaque fois, il faut se battre, essayer de convaincre les intrus de la nécessité de protéger l’écotype local…

Ce serait tellement plus facile si les conservatoires bénéficiaient tout simplement d’une protection juridique solide, comme c’est le cas pour les parcs nationaux, les espaces naturels sensibles, les réserves biologiques ou les aires marines protégées !

Suite à une première vague de mobilisation des citoyens et des apiculteurs en Europe, initiée par POLLINIS :

Les députés européens ont adopté en mars 2018 un texte salvateur qui prévoyait de « renforcer la protection juridique et le soutien financier accordés aux écotypes et populations locaux d’abeilles domestiques dans l’ensemble de l’Union européenne, y compris par la mise en place de zones de conservation, protégées par la loi, des abeilles domestiques endémiques ». (1)

Mais à ce jour, ces belles promesses sont restées lettre morte. 

Aucune suite n’a été donnée par la Commission européenne ou les États membres, chargés de la mise en œuvre concrète de ces recommandations…

Chaque année qui passe augmente pourtant davantage la menace d’extinction de nos précieuses pollinisatrices locales… 

…vulnérables dans leurs sanctuaires qui ne sont protégés que par la vigilance et la détermination d’une poignée de citoyens et d’apiculteurs volontaires !

C’est pourquoi notre association POLLINIS – qui est l’un des membres fondateurs de la Fédération européenne des Conservatoires de l’abeille noire (FEdCAN) – bat une nouvelle fois le rappel en Europe pour demander d’urgence la mise en place des mesures salutaires votées par les députés européens il y a presque deux ans déjà :

Ajoutez votre voix à celle des citoyens et des apiculteurs protecteurs de l’abeille noire et des abeilles locales européennes…

pour demander la protection juridique des conservatoires d’abeilles locales et pour faire reconnaître l’importance majeure des différentes variétés locales pour la biodiversité et l’avenir de l’apiculture en Europe !

 

Nous sommes en train de lancer une grande mobilisation des citoyens, des apiculteurs, des associations naturalistes et de défense des pollinisateurs, dans tous les pays d’Europe, pour obtenir l’adoption d’un statut d’urgence garantissant la protection par zones des différentes espèces locales d’abeilles.

Des dizaines d’associations a déjà rejoint notre coalition pour mener la bataille en Finlande, en Norvège, en Suède, en Belgique, dans les Balkans…

Il suffit parfois de seulement quelques essaims d’abeilles importées pour détruire tout un cheptel d’abeilles locales. Sans véritable protection officielle, les zones de sauvegarde sont à la merci de n’importe quel voisin qui déciderait de se lancer dans l’apiculture avec des colonies exotiques. Les conséquences sont potentiellement dramatiques pour l’abeille locale :

La disparition de ces petits insectes indispensables réduirait à néant tous les espoirs de repeupler les territoires avec les différents écotypes locaux d’abeilles naturellement adaptées et résistantes, et d’enrayer en Europe le déclin alarmant des abeilles et des pollinisateurs.

Vous le savez, ici chez POLLINIS, nous nous battons depuis des années contre les principaux facteurs de mortalité des abeilles – pesticides tueurs d’abeilles en tête…

Mais tout ce travail ne servirait à rien si nous laissions en parallèle le patrimoine génétique des abeilles se dégrader à force d’hybridations incontrôlées avec des abeilles moins adaptées.

Nous avons obtenu de haute lutte la prise en compte officielle de cette tragédie par les décideurs européens en 2018 : désormais, nous devons exiger la mise en place de mesures qui permettent réellement de protéger, de façon durable et naturelle, les races d’abeilles locales pour empêcher leur disparition !

Mais nous avons besoin pour y arriver d’une vaste mobilisation des citoyens européens pour faire pression sur les institutions européennes :

S’il vous plaît, rejoignez la mobilisation en cliquant ici, et aidez-nous à faire connaître l’histoire des abeilles locales et de leur extinction silencieuse à un maximum de personnes à travers l’Europe. C’est une catastrophe qui nous concerne tous, et qui est malheureusement ignorée de la plupart des gens.

 

Ne croyez surtout pas que le combat soit gagné d’avance.

En face de nous, des laboratoires se démènent pour décoder les précieux gènes de l’abeille locale et fabriquer des « super-abeilles », résistantes aux pesticides par exemple…

…pour breveter ce bien inestimable (qui devrait au contraire être protégé au titre de patrimoine commun de l’Humanité – et de la Nature !) et en faire une source de profit gigantesque en prenant toute l’humanité en otage. 

Ces géants de la biotechnologie espèrent, en « créant » de toutes pièces des abeilles « compatibles » avec les pesticides (comme ils le font déjà avec certaines cultures comme le maïs OGM), maintenir l’Europe dans la dépendance chimique où elle se trouve actuellement, et empêcher le passage urgent à une agriculture qui ne décime plus les pollinisateurs.

La préservation des différentes abeilles locales européennes est l’un des meilleurs moyens dont nous disposons aujourd’hui pour garantir aux générations futures des pollinisateurs naturellement résistants et adaptés à leurs environnements locaux.

Et pour espérer faire basculer rapidement l’Europe dans un système agricole respectueux des pollinisateurs et des écosystèmes, qui apprend à les utiliser plutôt que vouloir à tout prix les transformer.

Alors s’il vous plaît, signez au plus vite votre pétition pour obtenir la sauvegarde des abeilles locales et la protection juridique de leurs zones de conservation.

Et si vous le voulez bien, faites circuler largement ce message autour de vous, pour informer et alerter vos proches de ce gâchis gigantesque et encore méconnu, et les rallier à notre mouvement pour faire pression sur les institutions européennes et protéger véritablement les abeilles locales.

Merci par avance !

Bien cordialement,

Nicolas Laarman

Délégué général

Rapport d’initiative relatif aux Perspectives et défis pour le secteur apicole de l’Union européenne (2017/2115 (INI))

 

PETITION POUR LA SAUVEGARDE DES ABEILLES LOCALES EUROPEENNES ET LA PROTECTION JURIDIQUE DE LEURS ZONES DE CONSERVATION

ATTENDU QUEpartout en Europe, les écotypes locaux d’abeilles, présents depuis un million d’années sur notre continent, sont menacés de disparition par les pratiques de l’agriculture intensive et de l’apiculture industrielle ; 

ATTENDU QUE ces précieuses pollinisatrices, adaptées au climat, à la flore et aux conditions locales, et naturellement plus résistantes aux maladies, constituent un patrimoine naturel commun irremplaçable ;  

ATTENDU QU’aucun outil juridique ne protège actuellement au niveau européen ces races géographiques d’abeilles – pas plus que ne sont protégés les conservatoires qui se sont donnés pour mission de les sauvegarder ; 

ATTENDU QUEsous la pression des citoyens et d’apiculteurs, le Parlement européen a voté en mars 2018 un rapport d’initiative relatif aux Perspectives et défis pour le secteur apicole de l’Union européenne (2017/2115 (INI)) qui entend« renforcer la protection juridique et le soutien financier accordés aux écotypes et populations locaux d’abeilles domestiques dans l’ensemble de l’Union européenne, y compris par la mise en place de zones de conservation, protégées par la loi, des abeilles domestiques endémiques » – à ce jour non suivi d’effet.

NOUS, CITOYENS EUROPÉENS ALARMÉS PAR LE DÉCLIN MASSIF DES ABEILLES ET SES CONSÉQUENCES DRAMATIQUES SUR NOTRE ALIMENTATION ET NOTRE ENVIRONNEMENT, ET SOUCIEUX DE PRÉSERVER, POUR LES GÉNÉRATIONS FUTURES, CES INDISPENSABLES ABEILLES DE NOS RÉGIONS, NOUS EXHORTONS LA COMMISSION EUROPÉENNE ET LES ÉTATS MEMBRES À DONNER SUITE AUX RECOMMANDATIONS DU PARLEMENT, 

  • EN INSTAURANT D’URGENCE UNE PROTECTION JURIDIQUE DES ZONES CONSERVATOIRES DES SOUS-ESPÈCES ET ÉCOTYPES D’APIS MELLIFERA
  • ET EN IMPOSANT LA SAUVEGARDE DES ABEILLES MELLIFÈRES INDIGÈNES DU TERRITOIRE DE L’UNION, POUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAL, ÉCOLOGIQUE ET ÉCONOMIQUE QU’ELLES REPRÉSENTENT.

 

SOUTIENS DE LA PÉTITION

https://save-local-bees.org

Nicolas LAARMAN, Représentant de POLLINIS ; Lionel GARNERY, Représentant de la Fédération Européenne des Conservatoires d’Abeille Noire et enseignant – chercheur à l’Université de Versailles Saint Quentin, CNRS de Gif-sur-Yvette, en « Diversité génétique, histoire évolutive et conservation Chez Apis mellifera » ; Yves Elie LAURENT, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire des Cévennes ; Christian BARGAIN, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire de l’Île de Groix ; Raymond DAMAN, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire/ du CETA de l’Orne ; Klébert SILVESTRE, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire/ du CETA de Savoie ; Noël MALLET, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire en Combrailles ; Jean Claude GUENNETEAU, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire de Belle-île-en-Mer ; Vincent CANOVA, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire des Boutières en Ardèche ; Philippe RUCHAT / Sébastien GRANGEON, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire d’Île-de-France ; Hubert GUERRIAT, Représentant de Mellifica ASBL ; Dylan ELEN, Représentant de ZwarteBij.org / Conservation genetics ; Ingvar Arvidsson, Représentant de Projekt NordBi ; Loretta NEARY / Sean OSBORNE, Représentant de Native Irish Honey Bee Society ; Dr. Slađan RAŠIĆ, Représentant de la Faculty of Ecological Agriculture, University Educons from Sremska Kamenica, Serbia ; Lars Andreas KIRKERUD, Représentant de Norsk Brunbielag, Champ de recherche : Biology of honeybees, morphometrics ; Anja Laupstad VATLAND, Représentante de Norsk Brunbiesenter ; Bjørn DAHLE, Représentant de Norwegian Beekeepers Association ; Lassi KAUKO, Représentant de The Finnish Association of Dark Bee Keepers ; Nick BENTHAM-GREEN, Chairman de The Bee Improvement and Bee Breeding Association ; Fani HATJINA, Représentante de Hellenic Agricultural Organization « DEMETER » Division of Apiculture et Représentante de Commission sur la Santé de l’Abeille d’APIMONDIA ; Charalambos TOUMBEKIS, Représentant de MEEK-Apicultural Research Education Center ; Alessandro COLOMBO, Représentant de Beekeeping and Environmental Association of Saronikos ; Andrew BROWN, Représentant de B4 Project ; Francisco Javier HERNANDEZ NAVARRO, Représentant de Apigranca, Asociación de Apicultores de Gran Canaria ; Thomas GALEA, Représentant de Breeds of Origin Conservancy ; Alexei PACE, Représentant de Friends of the Earth Malta ;  Keith BROWN, Chercheur en Molecular evolution in honey bees à l’Université NUI Galway ; Fabrizio ZAGNI, Représentant de Apiliguria associazione Apicoltori ; Paolo FONTANA, Chercheur et Représentant de Fondazione Edmund Mach ; Padruot FRIED, Représentant de Conservatories for the Dark Bee in Switzerland 

 

Climat et biodiversité: passer à la vitesse supérieure

René Longet*

Source : AGEFI,

Genève, 5 novembre 2019

Ces derniers mois, tant le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) que l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques)  ont publié des résultats qui font froid dans le dos. Côté biodiversité, l’IPBES classe un million d’espèces comme menacées… 3/4 des milieux terrestres et 2/3 des milieux marins sont fortement altérés, et un quart des espèces de vertébrés, d’invertébrés et de plantes risquent l’extinction. 

La forêt tropicale part en fumée pour l’élevage et les cultures industrielles de soja et d’huile de palme, afin de satisfaire notre appétit démesuré de viande nocif pour notre santé. Côté climat, l’augmentation de la température moyenne est de + 1°C (mais de 2°C en Suisse), entraînant une montée des mers de 0,4 cm/an. Avec 660 millions de personnes vivant à une altitude de moins de 10 m au-dessus du niveau de la mer, bonjour les dégâts.

La  dégradation des sols et de leur couvert végétal réduit les capacités d’absorption de CO2, la fonte des sols gelés libère des quantités importantes de méthane… avec en prime une empreinte écologique des pays industrialisés trois fois trop importante. Le changement climatique s’emballe et l’humanité file du bien mauvais coton.

Malgré ce diagnostic et ces dynamiques inquiétantes, à ce jour les Etats n’ont rien entrepris de bien substantiel qui conduirait à vraiment changer de cap, et comptent surtout sur des engagements volontaires. La célèbre phrase du président Chirac «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs» prononcée au Sommet mondial du développement durable de 2002, mais suivie de pratiquement aucune action significative, illustre bien notre considérable capacité de repousser à plus tard les mesures incisives que la situation exige.

Si les scientifiques ont raison, il s’agit, par exemple, localement et globalement, de:

1) Rationner (c’est-à-dire fixer des priorités en fonction des besoins et de considérations d’équité) l’aviation, la voiture, les poids lourds…

2 Fermer les centrales électriques au charbon.

3) Réexaminer tous les produits chimiques en circulation et retirer ceux dont l’innocuité n’est pas établie.

4) Remplacer l’agriculture industrielle par l’agro-écologie, seule capable de nourrir les humains sans détruire les sols.

5) Interdire les plastiques, à moins d’une garantie d’un recyclage à 100%.

6) Replanter massivement des arbres et protéger les sols.

7) Interdire les chauffages à mazout et réduire notre consommation informatique.

8) Agir contre la surpêche.

9) Retirer du commerce tout objet non recyclable, non réparable ou non réutilisable.

10) Orienter les emplois, les modèles d’affaires et les investissements dans ces directions.

Vraiment difficile et douloureux, tout cela? Pour sauvegarder l’essentiel, nous n’avons pas d’autre choix que de corriger les habitudes que nous avons prises, de facilité, d’insouciance et de confort. Mais sortir de l’agro-industrie, du chauffage excessif de nos logements (chaque °C supplémentaire signifie 7% d’énergie en plus), de notre addiction aux véhicules surmotorisés et de la frénésie des loisirs énergivores nous fera le plus grand bien.

 

* Expert en développement durable

Climat, 10 mesures pour accélérer la transition

par René Longet

Ambassadeur des Cités de l’énergie

Source : Tribune de Genève 26.02.2019

 

Le contraste est saisissant entre le mouvement des jeunes pour le climat et le refus des citoyennes et citoyens bernois de la nouvelle loi sur l’énergie. Dure leçon pour celles et ceux qui, entrant dans l’âge de voter, voient l’écart entre ce qu’il faudrait faire et ce qui se fait ; encore de précieuses années de perdues alors que le temps presse !

Ce vote rappelle qu’on a beau dire « changer le système pas le climat », ce qui détermine la donne est bien la décision de chaque personne de se sentir ou non acteur de l’indispensable transition. Rappelons donc ce qu’on peut faire immédiatement soi-même par des gestes à la fois mobilisateurs et significatifs en termes de réduction de l’empreinte carbone, et dont le but est de déclencher une dynamique collective. Voici 10 mesures répondant à ces critères :

  • Combattre l’obsolescence, réparer et réutiliser les objets, n’acheter que ce qui est nécessaire et revendiquer une législation qui fasse de l’économie circulaire la règle : tout rejet est une ressource au mauvais endroit.
  • Boycotter le plastique tant que son recyclage à 100% n’est pas assuré et demander que cette exigence ait force de loi.
  • Réduire sa consommation de produits carnés d’au moins 50% et demander au secteur agro-alimentaire de faire de même.
  • Refuser tout produit comportant de l’huile de palme ou ayant nécessité du soja importé, si ces matières proviennent de la destruction de la forêt tropicale et revendiquer que ce critère soit imposé par la législation.
  • Soutenir le développement des énergies renouvelables et se réjouir de chaque éolienne, cellule solaire, installation géothermique ou valorisant la chaleur de l’environnement réalisées dans les règles de l’art et exiger le respect du vote populaire du 21 mai 2017 sur la stratégie énergétique.
  • Privilégier les produits bio et du commerce équitable et demander que leur promotion soit inscrite dans les lois et politiques d’achat publiques.
  • Renoncer à l’avion pour des distances de moins de 1000 km et aux véhicules surmotorisés ; réclamer une législation dans ce sens.
  • Demander que les flux financiers se conforment aux Objectifs de développement durable des Nations Unies et que ces objectifs s’imposent à tous les investisseurs privés et publics.
  • Favoriser la biodiversité locale et s’opposer aux abattages d’arbres, de haies ou à d’autres atteintes à la biodiversité sans compensation crédible à proximité, soutenir une politique de promotion de la biodiversité.
  • S’informer et pratiquer une éthique de l’information, combattre les préjugés et les approximations, vérifier ce que l’on entend avant de le répercuter, car l’engagement repose sur une pensée et une parole justes.

En attendant, les 5 plus grandes multinationales du pétrole ont fait en 2018 ensemble 80 milliards de $ de bénéfice. Ces bénéfices exorbitants, nous les payons chaque jour de notre santé et de celle de notre Terre.

Les urgences énergétiques et climatiques se précisent – où en est-on en Suisse deux ans après le vote de la stratégie énergétique 2050 ?

René Longet

Ambassadeur des Cités de l’énergie

Expert en développement durable

Source : Le Temps 21.05.2019

 

L’humanité consomme à un rythme accéléré les ressources du monde, comme le souligne le «jour du dépassement» global avancé en dix ans de début septembre à début août – et qui pour nous a été atteint le 7 mai. »A partir de ce jour, nous vivons donc aux frais des pays plus pauvres ainsi que des générations futures», commente le WWF suisse. En effet, comme beaucoup de pays industrialisés, notre pays présente une empreinte écologique du triple de l’acceptable et les émissions de CO2 générées hors du pays par nos importations constituent les deux tiers de notre empreinte carbone.

Ce facteur 3 est précisément à la base du modèle de la Société à 2000 Watts proposé en 1996 par l’EPFZ (1): une division par 3 de notre consommation d’énergie, à assurer aux ¾ par des énergies renouvelables (atteignant actuellement 22%). A ce jour, tout cela n’a pas préoccupé outre mesure les décideurs ou les citoyennes et citoyens, ni fait substantiellement évoluer un concept économique fondé sur l’illusion de capacités illimitées de la nature à nous pourvoir en ressources et à gérer nos rejets.

Pourtant, réparer plutôt que jeter, fournir des énergies renouvelables plutôt que du fissile et du fossile, généraliser les bâtiments positifs, remplacer l’obsolescence organisée par la mise en valeur de la durée de vie sont autant des sources de rentabilité que les pratiques impliquant une fragilisation écologique et sociale.

Mais pour généraliser ces orientations, il faut modifier les conditions cadre des activités économiques afin d’internaliser les externalités négatives et favoriser les externalités positives, et assurer la prise en compte des services écosystémiques fournis par la nature. Or, intervenir sur l’économie, fâcher les lobbies du court terme, est ce que beaucoup de politiques, englués dans le dogme de la « main invisible », ont bien de la peine à faire. Dans ce contexte, l’adoption par le peuple suisse, voici exactement deux ans, de la stratégie 2050 constituait une avancée importante.

Le 21 mai 2017, un tournant ?

Mais que s’est-il passé depuis ? Parmi les bonnes nouvelles, notons un fort engagement en matière de recherche et d’optimisation des technologies, par exemple sur l’hydrogène, la mobilité électrique ou le stockage ; des cantons comme le Valais qui entendent se libérer à terme de l’énergie fossile ; l’essor de la finance verte ; une approche comme éco21 des SIG (2), reprise à Lausanne et à Yverdon, qui a permis à Genève d’économiser l’équivalent de la consommation d’électricité de 60’000 ménages et de créer 500 emplois durables ; l’engagement de nombreuses entreprises ; un intérêt croissant pour l’économie circulaire…

Mais il y a aussi les moins bonnes nouvelles. L’opposition de principe aux éoliennes et dans une moindre mesure à la géothermie; le fait que 50% de nos bâtiments soient toujours chauffés au pétrole ; un taux de renouvellement du parc immobilier qui plafonne à 0,9% par an et des subventions à la rénovation insuffisamment utilisées ; la surmotorisation du parc automobile; le rejet de la loi bernoise sur l’énergie début 2019…

Dans ce chassé-croisé d’informations contradictoires, où en sommes-nous sur le chemin que nous nous sommes fixés voici 2 ans d’une réduction – encore bien modeste – de la consommation d’énergie de 43% d’ici 2035? Nul ne peut vraiment le dire, personne ne compile les actions ni n’active un compte à rebours : au pays des horlogers, pas de gardien du temps énergétique! N’y aurait-il pas les manifestations de jeunes sur le climat, nous risquerions bien de retomber dans le « business as usual ».

La clé reste comme toujours la volonté politique – et notre prise de responsabilité personnelle dans nos rôles respectifs. A part l’UDC (3) qui s’oriente sur l’irresponsable mode de vie américain et qui célèbre notre dépendance de ressources étrangères, personne n’est vraiment contre, mais l’engagement reste mou ; le sentiment d’urgence reste insuffisamment partagé, et nous continuons à fonder notre approvisionnement en énergie à 78% sur des ressources non disponibles dans le pays, particulièrement toxiques et non renouvelables.

Toutefois, il pourrait revenir au PLR (4) de jouer en matière climatique le rôle qu’a joué le PDC (5) sous Doris Leuthard en matière énergétique, ce qui, avec les formations porteuses de l’exigence climatique et énergétique, pourrait changer la donne. En attendant, 16 milliards de francs sortent chaque année du pays pour se procurer ce fossile dont nous pourrions largement nous passer…

 

Les notes ne sont pas de l’auteur mais du blog Fondation Biosphère et Société.

(1) EPFZ, Ecole polytechnique de Zurich.

(2) SIG, Services Industriels de Genève.

(3) UDC, parti agrarien, conservateur et souverainiste.

(4) PLR, parti de droite.

(5) parti centriste.

 

 

 

 

Négationnisme nucléaire et climat, concurrence des catastrophismes

par Annie Péguin, Professeur de sciences physiques retraitée

et Pierre Péguin, Docteur en physique, Maître de conférence retraité.

juin 2019

Deux risques catastrophiques menacent le vivant et sollicitent notre engagement. Mais, si un nombre croissant de personnes se mobilisent pour « sauver le climat et la planète », ce n’est pas le cas pour l’arrêt du nucléaire civil et militaire. Est-ce justifié ? Tout se passe comme si le risque climatique est utilisé pour faire écran au risque nucléaire dont le négationnisme se perpétue depuis son origine….

Manifestations pour le climat, grèves des élèves, communiques d’ONG, etc., il apparait que la population (et en particulier les jeunes), est de plus en plus sensible aux conséquences du bouleversement climatique attribué aux activités humaines. Dès maintenant il est rendu responsables de désordres inquiétants annonciateurs d’un «effondrement » inévitable.

Tandis que le lobby pétrolier américain dépense des sommes considérables pour jeter le doute sur les travaux du GIEC* et soutenir les « climato-sceptiques », le lobby français et international du nucléaire se frotte les mains. Il soutient bien sûr le GIEC en prétendant que l’énergie nucléaire est non seulement décarbonée mais également « propre », deux allégations bien sûr contestables.

Quant au risque terrible que fait courir l’armement atomique mondial, et la production nucléaire d’électricité, il n’en est pas vraiment question. Nous sommes donc de toutes faç̧ons manipulés et il peut être utile de prendre en compte des réflexions décalées par rapport à l’idéologie dominante.

Ainsi J.-P. Dupuy, proche de Ivan Illich, auteur de « pour un catastrophisme éclairé » Seuil, 2002, estime que l’humain a des capacités étonnantes d’adaptation aux bouleversements de ses conditions de vie, comme l’histoire l’a montré. Mais Il dénonce « l’aveuglement face à l’apocalypse » atomique (pour reprendre les termes de Günther Anders) et l’incapacité à envisager le pire engendré par la guerre nucléaire que provoqueront les migrations massives. L’auteur lie donc les deux menaces climatique et nucléaire à combattre…

(lire à ce sujet dans le mensuel « La Décroissance » N°159 de mai 2019 l’article « Ne pas oubier la bombe », interview de Jean-Pierre Dupuy).

J’y ajouterais que la catastrophe nucléaire généralisée qu’elle soit due à la guerre atomique ou à un enchaînement domino d’explosions de réacteurs est d’une autre nature que la catastrophe climatique à laquelle l’humain aura à s’adapter, fusse dans la douleur. L’apocalypse nucléaire touche au génétique du vivant et donc de l’humain, ses dégâts sont transmissibles et irréversibles à notre échelle car couvrant des centaines de milliers d’années.

Face à cela, l’aveuglement de la population est entretenu soigneusement depuis le début de l’ère nucléaire, alors que les risques pour le vivant en ont été perçus très rapidement. Mais Il fallait les cacher pour ne pas entraver le développement de cette énergie colossale source de pouvoir illimité.

Le négationnisme nucléaire

C’est dès le début du nucléaire, au lancement du projet Manhattan que le négationnisme nucléaire a été institué. Il fallait que les moyens considérables mis en œuvre aux US pour aboutir à l’arme atomique ne soient pas remis en cause par l’opinion publique nationale et internationale. Les graves conséquences de la radioactivité sur le vivant devaient être cachées, y compris les horribles injections d’uranium ou de plutonium à des patients à leur insu, ou le silence acheté des familles de travailleurs victimes de contaminations, ou encore les territoires du Nevada rendus radioactifs.

De la même manière il fallait que les US ne soient pas accusés de crimes contre l’humanité pour avoir sacrifié les populations d’Hiroshima et Nagasaki. On sait maintenant qu’il a fallu prolonger la guerre et retarder la capitulation du Japon pour avoir le temps d’expérimenter cruellement in situ l’efficacité de cette nouvelle arme montrant la supériorité des USA dans la guerre froide amorcée. L’occupant américain a interdit tout accès journalistique ou scientifique étranger sur les sites martyrs et il a confisqué tous les témoignages japonais. Il fallait prétendre qu’il n’y avait pas de dangerosité durable une fois les bombes atomiques explosées !

(voir l’excellent livre de Jean-Marc Royer « Le monde comme projet Manhattan », le Passager Clandestin 2017. L’auteur développe les racines du négationnisme nucléaire avec toutes ses horreurs telles que l’évocation des 9’000 cobayes humains, ou la gestion criminelle post Hiroshima et Nagasaki. De plus il relie cette barbarie du mépris de la vie humaine à celle qui s’est imposée à notre époque).

De nos jours la même stratégie continue. Ainsi,

– Officiellement, Tchernobyl n’aurait fait qu’un nombre limité de victimes, suivant les sources, de quelques dizaines à quelque milliers passant sous silence le calvaire des centaines de milliers de liquidateurs et la contamination des populations voisines. Mais une équipe de l’Académie de médecine de New York, compilant en 2010, quelque 5’000 documents d’URSS ont estimé à près d’un million le nombre de morts….

– A la demande de députés écologiques européens, un cabinet d’étude, le CERI,* a évalué la mortalité liée au nucléaire à 61 millions de victimes, et c’était en 2003. Combien aujourd’hui car l’épidémie de cancers et leucémies sensible depuis les années 60 et 70 perdure, épidémie liée essentiellement au nucléaire militaire et civil, et à la chimie (pesticides auxquels s’attaque le mouvement des « Coquelicots »). Dans leur travail les experts du CERI ont pris en compte non seulement la mortalité directe, mais aussi les dégâts sur la santé dus à de

faibles et même de très faibles doses de contamination et leur transmissibilité aux générations suivantes scientifiquement prouvée.

– Enfin, le public sait-il qu’après les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, les populations sont contraintes de vivre en zone contaminée. La dangerosité étant niée, il leur est refusé que soient distribués les soins qui pourraient alléger les souffrances, celle des enfants en particulier (c’est le programme « Ethos/Core** »).

En effet pour les nucléocrates, vivre dans le « jardin nucléaire » est un
« challenge » bénéfique, c’est la peur du nucléaire, la nucléophobie, qui rend tout le monde malade! Pas question donc de soigner tous les enfants accablés de maladies de vieux (4 enfants sur 5 des zones contaminées) puisque c’est psychologique : ils ressentent l’angoisse des parents. Seuls les militants de l’institut Belrad, soutenus par l’ETB*, ayant établi un lien direct entre la contamination par le Césium 137, et les atteintes à la santé s’obstinent à proposer des cures de pectine. Mais cet institut est asphyxié, neutralisé, on lui retire les moyens de travailler, l’horreur nucléaire ne tolère pas la vérité…

A ces manœuvres on trouve nos nucléocrates investis de responsabilités nationales et internationales, Jacques Lochard récemment décédé, et Gilles Dubreuil de Mutadis Consultant. Leurs actions criminelles sont faites en notre nom.

Le négationisme évite la prise de conscience et voila pourquoi nous n’entendons pas davantage parler du risque de catastrophe nucléaire qu’elle soit d’origine militaire ou civile. Et pourtant nous sommes menacés par des équipements vieillissants, équipés de pièces défectueuses, entretenus avec des budgets réduits impliquant la sous-traitance.

Mais les partis de gouvernement, les grands médias, s’en remettent à nos
« experts » du Corps des Mines chargés depuis de Gaulle de promouvoir le nucléaire militaire et donc aussi son utilisation civile au nom de la « grandeur de la France», quel qu’en soit le prix et les conséquences pour la population. Ne resterait-il à la France que les industries liées à la guerre, avec aussi la vente d’armes aux dictatures ?

Il apparaît alors une grande différence entre la prise de conscience du risque climatique et celle du risque nucléaire occulté: Le risque climatique est largement médiatisé et bien pris en charge par les écologistes associatifs et politiques. Rien de comparable pour dénoncer les mensonges et les horreurs du nucléaire civil et militaire, cette tâche incombe aux groupes spécifiquement antinucléaires qui n’accèdent pas aux grands médias et peinent à toucher un large public au-delà des cercles militants.

Et pendant que l’opinion se focalise sur le climat, l’Etat peut consacrer au sauvetage du nucléaire des sommes considérables sans pour autant engager les mesures nécessaires à la réduction de la pollution atmosphérique.

Ainsi 8 milliards d’euros ont été engagés pour sauver Areva (devenue Orano) et EDF de la faillite, et ce en plus des budgets consacrés annuellement au nucléaire (force de frappe pour laquelle un plan pluriannuel vient de prévoir 35 milliards pour la rajeunir, gestion des déchets, recherches du CEA, construction d’ITER….). La « grandeur de la France » et notre siège au Conseil de Sécurité, justifient-ils ces énormes sacrifices ?

Au nom du « rayonnement de la France » (voir le livre de Gabrielle Hecht, éd. Amsterdam, 2014) seule la France s’obstine dans la politique de l’électricité nucléaire et de l’armement atomique, se gardant bien de consulter la population. Dans les pays voisins, des processus démocratiques ont permis un désengagement au bénéfice des renouvelables.

Au niveau mondial le déclin de cette technologie obsolète est largement amorcé**, elle n’assure plus que 2 % de l’énergie totale utilisée. Même la Chine développe beaucoup plus le solaire et l’éolien que le nucléaire.

Face à la barbarie du nucléaire et en dépit de son négationnisme comment sensibiliser le public et l’amener à exiger :

– L’arrêt du nucléaire civil qui ne sert finalement qu’à faire bouillir de l’eau pour produire de l’électricité,

– La destruction de l’armement nucléaire, dont l’horrible perspective de son utilisation, la guerre nucléaire est humainement insupportable.

* GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

CERI, Comité Européen sur le Risque de l’Irradiation, recommandations 2003.

ETB, Enfants Tchernobyl Belarus, créé par Solange et Michel Fernex après Tchernobyl .

** – https://apag2.wordpress.com/2016/11/21/vivre-dans-le-jardin-nucleaire-avec-ethos-un- crime-contre-lhumanite/

https://apag2.wordpress.com/2017/09/26/un-rapport-sur-le-declin-irreversible-de-lindustrie- nucleaire-a-lechelle-mondiale/

Bibliographie sommaire :

Jean-Luc Pasquinet, Considérations sur l’arrêt de nucléaire et sur la destruction du climat, à paraître 2019.

Thierry Gadault et Hugues Demeude, Nucléaire danger immédiat, Flammarion 2018.

Erwan Benezet, Nucléaire une catastrophe francçaise, Fayard 2018.
Yves Lenoir, La comédie atomique, La découverte 2016.

A. Yablokov, V. Nesterenko, A. Nesterenko, Chernobyl: Consequences of the Catastrophe for People and the Environment, Annal of the New York Academy of Sciences, 2010.