Jacques Caplat,L’Agriculture biologique pour nourrir l’humanité

Recension par

René Longet

juillet 2021

Le vote populaire du 13 juin 2021 en Suisse sur les pesticides, fort remarqué aussi hors du pays d’ailleurs (voir « L’impossible protection des abeilles », Stéphane Foucart, Le Monde du 4 juillet 2021[1]), a remis sur le devant de la scène les alternatives agronomiques. C’est l’occasion de relire attentivement la somme que Jacques Caplat, ingénieur agronome français spécialiste de ces enjeux, a rédigée voici dix ans et qui n’a pas pris une ride :L’agriculture biologique pour nourrir l’humanité, paru en 2012 chez Actes Sud (478 pages).

Oui, la question n’est pas de savoir si l’agriculture biologique peut nourrir l’humanité, comme d’aucuns se le demandent, mais qu’elle est la seule à pouvoir le faire sur la durée. Cependant, elle ne consiste pas à « renoncer » à la chimie et à continuer pour tout le reste comme avant, un peu comme une cuisine végétarienne qui se limiterait à enlever le steak de l’assiette pour se contenter de la garniture…

L’agriculture bio : produire avec la nature, pas contre elle

L’agriculture industrielle conduit à niveler l’espace rural pour l‘adapter aux monocultures et aux grandes machines, aboutissant à « un appauvrissement extrême des milieux de vie pour les insectes, les petits mammifères, les oiseaux, etc. ». De leur côté, «les engrais chimiques perturbent et appauvrissent la vie microbienne du sol, et les pesticides de synthèse détruisent une grande partie de ces microorganismes du sol ».

Tout au contraire, « l’agriculture biologique a été inventée (…) pour s’appuyer sur le milieu naturel au lieu de le combattre «. Alors que par ses critères de sélection, l’agriculture industrielle a fait que « 80% des légumes cultivés il y a cinquante ans ont disparu de nos campagnes », l’approche de l’agriculture bio est fondée sur le choix d’espèces animales et végétales adaptées au terrain, et dont on soutient la capacité de résistance.

On valorise leurs interactions positives : « l’oignon éloigne en effet la ‘mouche de la carotte’ … tandis que la carotte éloigne (…) la ‘mouche de l’oignon’ ». Et on utilise la lutte biologique pour favoriser les prédateurs naturels des parasites. Ainsi «une mosaïque de cultures différentes permet de réguler les maladies et attaques parasitaires» et «le simple fait de mélanger deux variétés de blé dans la même parcelle suffit déjà à obtenir de meilleurs rendements et une meilleure résistance sanitaire ».

Alors que « cultiver un blé standard impose de standardiser le milieu et de le nier », l’agriculturebio a besoin de paysages agraires diversifiés, avec leurs haies, bosquets, murets, zones humides. Ici, pas de monocultures hyperfragiles nécessitant force engrais minéraux et pesticides, mais une saine diversité limitant les risques. L’agriculturebio « suppose obligatoirement une diversité des cultures » ainsi que « la diversification des souches variétales ». De plus, «associer plusieurs cultures dans une même parcelle permet d’optimiser la couverture du sol ».

Changer de paradigme

Autre clé de l’approche: la stimulation de la vie naturelle du sol, qui est le lieu du recyclage de la matière : « c’est bien l’activité biologique du sol qui permet de nourrir la plante ». D’où la grande importance mise sur le compostage, associant matières végétales et déjections animales, et sur les légumineuses et leur capacité à fixer l’azote atmosphérique: « le renouvellement de l’azote d’un sol ne pose aucun problème en agriculture biologique dès lors que la rotation est équilibrée ».D’autres cultures sont « capables de mobiliser le phosphore inerte, comme le sarrasin « alors que « le phosphore minéral apporté en agriculture conventionnelle (issu des mines de phosphates) est une ressource limitée et non renouvelable ».

Pas de labours profonds non plus qui déstructurent les sols, et globalement « une meilleure retention d’eau dans le sol ». Certains exploitants en bio redécouvrent la valeur de la culture attelée, améliorant un bilan énergétique déjà allégé par l’absence de transports lointains de fertilisants et de nutriments. En matière d’élevage, l’agriculture bio postule un équilibre entre effectifs animaux et capacité herbagère du territoire, sachant aussi que « le gigantisme est incompatible avec un élevage attentif ».

Alors que pour les animaux en élevage industriel, « la moitié de leur alimentation doit être importée de l’autre bout du monde où elle est obtenue en partie sur le défrichement de l’Amazonie, et nécessite une forte consommation de pétrole pour être acheminée vers l’Europe », l’agriculture bio s’en tient au fourrage local et riche en herbages diversifiés, adapté à la physiologie animale. L’approche bio se détourne aussi de ces « antibiotiques dont l’usage vétérinaire massif conduit  à l’apparition de souches de plus en plus résistantes ». Il y a un lien évident entre la qualité d’une viande et ses conditions de production.

Enfin, « l’agriculture biologique revendique une conscience aiguë du milieu naturel et humain, et par conséquent du territoire » alors que « lorsqu’une culture n’est plus possible sans l’apport d’engrais (…) ou d’amendements venus de plusieurs milliers de kilomètres, l’agriculteur amenuise sa conscience du milieu et du territoire ».

Moins mais mieux

« Une grande partie des pays africains, sud-américains et asiatiques est mal adaptée à des cultures uniformisées et mécanisées (…) ». Dans les pays tropicaux, aux sols particulièrement sensibles aux brutales sécheresses comme aux pluies violentes, l’approche bio peut conduire à des augmentations de rendement de 20 à 100 %. « La plus grande erreur du ‘modèle’ agricole occidental est sans doute son caractère autoproclamé de modèle ».

Par contre, dans les pays tempérés, « la différence est généralement de l’ordre de 10 à 25% en défaveur de l’agriculture bio ». Mais « la baisse (… ) de ses rendements en pays tempérés est dérisoire comparée aux millions de tonnes de céréales consacrées à approvisionner les élevages industriels ».

Par ailleurs, et c’est ici un facteur décisif, un kilo d’aliment bio est nettement moins gorgé d’eau, pratiquement sans résidus de pesticides, plus goûteux, car moins poussé au rendement quantitatif. Diverses études suggèrent « un taux de matières sèches (…) supérieur (parfois jusqu’à + 30%) en agriculture biologique », cette dernière présentant ainsi « une plus grande efficacité nutritive à poids égal ». N’oublions pas, également, qu’entre la «fourche à la fourchette », en moyenne mondiale un tiers des récoltes est perdu et que dans les pays industrialisés, notre consommation calorique quotidienne dépasse d’un bon quart nos besoins nutritionnels…

Sortir du productivisme suicidaire 2

L’obsession de l’industrialisation de l’agriculture a conduit à la transformation radicale des campagnes, commencée avec la révolution industrielle et parachevée sous nos yeux. « L’objectif était clair : réduire drastiquement le nombre d’agriculteurs » et intégrer les subsistants dans le fonctionnement industriel fondé sur la production quantitative : « Produire ‘plus’, quoi qu’il en coûte (…), les conséquences éventuellement néfastes des techniques adoptées étaient considérées comme des dégâts collatéraux inévitables et sans importance ». 

L’agriculture bio est tout d’abord tout bénéfice pour l’environnement : moins de pollution des sols et des eaux par les engrais en excès et les pesticides ; moins de paysage à très faible biodiversité ; moins de consommation d’énergie fossile.

La « présence massive dans l’environnement d’une immense quantité de molécules chimiques issues de l’agriculture représente une bombe sanitaire » dont la première victime est l’exploitant lui-même, malgré toutes les précautions prises. D’ailleurs, l’angle mort des procédures d’homologation est l’analyse substance par substance, alors qu’un des enjeux clé est leur interaction dans l’environnement et dans le vivant.

« Dépendant (…) par définition des ressources non renouvelables (minérais, pétrole), l’agriculture conventionnelle ne peut aucunement prétendre à la stabilité ou à la pérennité » car « basée sur la négation du facteur temporel et sur l’épuisement du capital organique et naturel ». Ainsi, « le capital-sol, le capital-nature, qui sont les fondamentaux de l’agronomie, ont été sapés par l’avidité de rendements supérieurs à court terme», et « l’entrepreneur consomme son capital au lieu de le faire fructifier ».

Sur le plan socio-économique, la notion de juste prix, de commerce équitable estune des caractéristiques de l’agriculture biologique (même si aujourd’hui, en aval, des intermédiaires pratiquent des prix de vente excessifs) ; que ce soit dans les pays tempérés ou tropicaux, « l’agriculture biologique refuse le cercle vicieux de l’endettement ». L’agriculturebio est ainsi l’occasion de sortir de la « roue du hamster » qui enferme les agriculteurs dans la logique suicidaire[2] de produire toujours plus.

Dans le Sud tout particulièrement, « initialement émancipatrice, la mécanisation agricole inconsidérée est devenue depuis quelques décennies un facteur majeur de paupérisation ». Aujourd’hui, on redécouvre qu’« une agriculture riche en emplois est une agriculture bénéfique à la société », c’est même « une de ses plus formidables vertus ». En résumé, l’agriculture bio est « une agriculture qui respecte les écosystèmes et les cycles naturels, tout en permettant aux agriculteurs de vivre décemment et dignement ».

Une autre voie est possible – et nécessaire

Une autre voie était donc possible, et reste non seulement possible mais nécessaire devant l’impasse économique, écologique, sociale, culturelle et sanitaire du productivisme agricole. D’ailleurs, « ce n’est pas l’agriculture qui a eu besoin de la chimie, mais c’est bien la chimie qui a eu besoin de l’agriculture ». Tout cela a été balayé d’un revers de main par le peuple suisse, le 13 juin 2021, après une mobilisation sans précédent du monde rural implorant de rejeter des textes qu’il qualifiait d’extrêmes, malgré des délais d’application de 8 voire dix ans.

Mais si, ne serait-ce qu’une partie des 1,3 millions de votant.e.s qui ont accepté ces initiatives se mettaient à acheter systématiquement des produits bio, ceux-ci quitteraient rapidement leur niche de 11% de parts de marché actuels… Ne dit-on pas qu’acheter c’est voter ? L’inconséquence des consommateurs était d’ailleurs une des grandes craintes des producteurs, et on ne peut pas leur donner tort sur ce point… Comme l’écrit Caplat : « acheter un aliment bio, c’est permettre à des territoires d’être cultivés selon les règles de l’agriculture biologique (…) acheter bio, c’est financer le chant des oiseaux ». Bel écho à ce classique de l’écologie Le printemps silencieux de Rachel Carson, paru en … 1962 !


[1]Conclusion de l’article : « La Suisse a ainsi été le premier pays occidental à interroger directement sa population sur une fin progressive de la chimie de synthèse dans les pratiques agricoles (…). Le résultat est qu’à une très forte majorité (environ 60%), les Suisses ont préféré le statu quo. »

[2] Au sens propre : en France, l’agriculture est le secteur économique au plus fort taux de suicides.

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